CHAPITRE IL
Ne me doutant de rien, j'étais dans ma cabine, arrangeant mes plantes, lorsque j'entendis gambader autour de moi, ce que je pris simplement pour un jeu de mes hommes, jeu qui était à l'ordre du jour.
Cependant je demande ce qui arrive, et n'ai pour réponse que des gestes extravagants et des regards irrités; enfin on me crie : Des abeilles! des abeilles! Je saisis ma pipe, voulant essayer de fumer; vaine entreprise : des milliers d'ailes bourdonnantes m'entourent, et j'ai la figure et les mains piquées sans merci. Je veux me protéger le visage avec mon mouchoir; plus mes mains s'agitent, plus l'attaque est violente. D'horribles douleurs, quelque chose d'affolant : sur les doigts, sur les joues, dans l'œil, dans les cheveux. Mes chiens, couchés sous mon lit, s'élancent en hurlant, renversant tout sur leur passage. Hors de moi, je saute dans la rivière, je plonge; tout cela en vain: les coups d'aiguillons me pleuvent sur la tête. Sans écouter mes gens qui me rappellent, je rampe au milieu des roseaux, vers le bord marécageux. L'herbe me déchire les mains; je cherche toujours à gagner la rive, espérant m'abriter dans les bois. Tout à coup, saisi par quatre bras puissants, je recule avec tant de force que je sillonne la vase, où j'étouffe. On me ramène à bord, pas moyen de fuir.
Toutefois mes plongeons m'avaient rendu assez de présence d'esprit pour que l'idée me vînt de tirer un drap de mon coffre et de m'en envelopper complètement. Il me fallut d'abord tuer une à une les abeilles que j'avais enfermées avec moi; puis cet abri me protégea. Blotti sous ma couverture et agité de mouvements convulsifs, piqué de temps à autre par un aiguillon qui traversait le linge, j'entendis bourdonner trois heures durant, sans interruption. Pendant ce temps-là , quelques-uns de mes serviteurs, avec un entier oubli d'eux-mêmes, allèrent chercher mon gros chien, qui fut ramené et couvert de vêtements.
Peu à peu le calme se rétablit, chacun resta immobile ; un profond silence régna sur la barque, et les abeilles s'apaisèrent. Des hommes courageux gagnèrent la rive à la dérobée et réussirent à mettre le feu aux roseaux. La fumée leur venant en aide, ils éloignèrent les abeilles et nous conduisirent près de l'autre rive. Si la pensée du feu nous était venue d'abord, notre mésaventure aurait été beaucoup moins grave; mais la brusquerie de l'attaque et sa violence nous avaient enlevé toute présence d'esprit.
Délivré du fléau, nous fîmes l'examen de nos blessures. Avec des pinces j'arrachai tous les aiguillons que j'avais à la figure et aux mains; et la douleur ne tarda pas à disparaître dans les endroits où l'extirpation avait eu lieu. Mais impossible de découvrir les dards qui étaient dans le cuir chevelu ; un grand nombre s'étaient rompus dans la mêlée, et tous ceux-là produisirent de petits ulcères, qui, pendant deux jours, furent extrêmement douloureux. Mon pauvre Arslane avait été fort éprouvé; ses grands poils l'avaient protégé sur le dos; mais ailleurs, et principalement sur la tête, il avait subi de cruelles attaques. Mon second chien, un joli petit animal que j'avais emmené de Khartoum, ne fut pas retrouvé; il est probable qu'il succomba sous les aiguillons; sa perte me causa un véritable chagrin.
Ces abeilles meurtrières appartenaient à la même espèce que celles qui peuplent nos ruches. Un assaut pareil à celui que nous avons subi est chose rare sur les eaux du Nil-Blanc. Toutefois, d'après ceux de mes gens qui l'ont accompagné, Petherick en a reçu un de même nature.
Nous n'avons pas été les seuls à souffrir de la colère de nos abeilles. A chacun des seize bateaux qui, ce jour-là, ont passé dans notre sillage, l'attaque s'est renouvelée, toujours aussi furieuse.
Nul ne peut se faire une juste idée de la confusion qu'elle a dû jeter dans ces barques, où de soixante à quatre-vingts hommes étaient les uns sur les autres. Le soir, j'étais prêt à braver la fureur de dix buffles ou de deux lions, plutôt que d'affronter le même péril; tous mes compagnons étaient comme moi.
Je pris de la quinine et me réveillai bien portant; mais les plus maltraités de mes hommes avaient une fièvre très-forte. Peut-être l'aurais-je eue également, sans mon bain de vapeur; car enveloppé dans mon drap, avec mes habits mouillés, au moment le plus chaud du jour, je m'étais trouvé comme dans une étuve. Parmi les équipages des bateaux qui nous avaient suivis, il y eut deux morts causées par ces abeilles.
Le même jour un autre insecte nous avait infligé des piqûres irritantes, mais dont la douleur passait rapidement. C'était une simple mouche, un taon, qui semble jouer ici le rôle de la tsétsé. D'après les indigènes, cette mouche est très-nuisible au gros bétail. Nous l'avons trouvée largement répandue dans toute la région que nous avons explorée, et où la tsétsé proprement dite paraît faire défaut.