‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 36 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le lendemain nous passâmes de nouveau entre des plaines dépourvues d'arbres. Vers midi, cependant, nous fîmes une pause sur la rive droite, près d'un charmant bouquet de bois, où des asclépiadées grimpantes, des leptadênias laissaient retomber perpendiculairement leurs tiges flexibles, et reliant au sol les branches étalées du choubahi [acacia verugera) formaient un appareil complet pour la gymnastique des jeunes singes. Qui pénétrait dans ce fourré y voyait des traces sans nombre de vie animale; des peaux de serpents, des plumes d'oiseaux de mainte espèce; des carapaces et des arêtes, débris du festin des aigles; des crânes, des os de tous les genres, parfois des sque lettes humains tout entiers.

Sur la rive, où les avait déposés l'inondation, étaient des coquillages, principalement les demeures de l'ampulaire de Wernc, qui, de la grosseur du poing, est un géant parmi les mollusques du Nil.

Instruits par l'expérience nous avions pris nos mesures pour incendier l'herbe sèche, dès que nous aurions achevé notre promenade. Nous ne pensions pas encore à partir, lorsque nous aperçûmes avec horreur des abeilles dans les roseaux; et sans perdre de temps nous gagnâmes la rive opposée. Là, nous trouvâmes une quantité de Chillouks, se livrant à la pêche, montés sur leurs canots d'ambatch, et fendant l'onde presque aussi vite que le poisson lui-même. Cette vitesse ne les empêchait pas de se mouvoir et de marcher sur leur esquif, en se balançant, à la façon des canards.

Si légers sont leurs batelets, où cependant peuvent tenir trois personnes, qu'un seul homme en porte trois sur ses épaules. Quelques douzaines de tiges d'ambatch, d'environ trois ans, forment ces canots, dont la construction est des plus simples. A une hauteur de six pieds, les tiges de l'herminiera s'amincissent rapidement, jusqu'à finir en pointe; de telle sorte que le faisceau n'a besoin que d'être lié aux deux extrémités, pour présenter une courbe qui ferait honneur à une gondole.

Il faut une longue pratique pour se servir habilement de ces canots , où le moindre dérangement d'équilibre peut vous faire chavirer. Toutefois, ils m'ont rendu grand service en me donnant le moyen de gagner la rive à pied sec ou d'herboriser parmi les buissons flottants. Lorsqu'un Chillouk a fini sa course, ou revient de la pêche, il prend sa gondole, comme il ferait d'un bouclier, et l'emporte non-seulement pour la mettre en lieu sûr,

ni lis pour la faire sécher; l'ambatch s'imbibe aisément et le canot arriverait à saturation.

Pendant ma promenade, l'équipage avait fait une découverte que le besoin de réparer notre grande vergue rendait précieuse. L'aubaine consistait en une tige de balanites, remplie de nœuds, mais assez droite ; elle n'avait que dix pieds de long; et ce n'était pas sans beaucoup de recherches qu'on l'avait trouvée, tant il est rare, dans ce pays, de voir un arbre qui ne soit pas tortu.

La partie de la vergue à remplacer était celle du milieu. Usés et fendillés, ses morceaux ne tenaient plus, même entourés de cuir de vache. La cognée détacha ce vieux débris de pin du nord, qui, après avoir servi tant d'années — personne n'aurait pu dire sous combien de latitudes et à combien de vaisseaux — achevait sa destinée sur le Nil-Blanc, où il fut livré aux flammes. Que le vent respecte sa cendre !

Toute la rive gauche était couverte de petits villages; et la zone cultivée semblait avoir une largeur de dix milles. Nous étions alors près de Fachoda, siège du gouvernement provincial* Les Chillouks nous apportèrent des vivres; et, pour la première fois, nos grains de verre nous servirent; mais déjà leur valeur était si dépréciée, que les œufs, le laitage et les volailles qu'ils nous procurèrent, furent payés aux prix du marché de Khartoum. Les pauvres gens insistaient, disant que c'était bien juste. C'est en effet la conséquence de leur passage de l'état d'hommes-singes — l'équivalent pour eux de l'âge de la pierre et du bronze — à la condition élevée de sujets, taillables et corvéables à merci.

Vers le milieu du jour, le 24 janvier, nous atteignîmes Fachoda, où, après un heureux voyage, nous nous trouvions à l'extrême limite de l'empire égyptien.

Fachoda était le siège d'un moudir et possédait une garnison destinée au maintien de l'autorité du khédive.

L'assujettissement du pays, toutefois, n'était pas complet; il ne fut opéré que deux ans plus tard. Le gouverneur séjournait depuis longtemps à six lieues de la ville, avec cinq cents fusils, pour faire entendre raison aux Chillouks du sud, qui n'étaient nullement disposés à se soumettre; et lors de noire arrivée, il n'y avait à Fachoda qu'une force de deux cents hommes.

L'érection de quelque chose ressemblant à une ville n'a commencé qu'en 1867. Avant cette époque, l'endroit s'appelait Dénab

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