‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 37 sur 251 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

et ne présentait qu'un amas de huttes en paille, de forme conique, dominé par une forteresse imposante. Vues de loin les longues murailles du fort, avec leurs centaines de gargouilles, nous semblaient hérissées de canons, et prenaient un aspect formidable. En réalité l'armement se réduisait à quatre bouches à feu ; toutes les pièces de campagne étaient alors au camp du moudir.

Le lieutenant du gouverneur me reçut avec une grande courtoisie ; il m'envoya comme présent deux moutons gras, et mit à mon service ses bateaux, ses mulets, ses chevaux, ses soldats; bref, tout ce qui pouvait m'ôtre utile pour explorer les environs avec facilité et confort.

En raison du peu de profondeur de l'eau, du côté où la ville se trouve, notre barque fut amarrée près d'une île étroite, qu'une sorte de jetée, composée de fascines, réunit à la terre ferme. Quand l'eau est grande, cette jetée sert de môle pour tous les bateaux qui arrivent, quel que soit leur tonnage, et leur permet d'approcher de la ville. Devant les murs de cette dernière, sur une terrasse mise à sec par l'abaissement du fleuve, étaient des champs et des potagers, que le gouverneur avait fait établir, s livantla mode égyptienne; et l'on voyait se profiler au-dessus d'eux les chadoufs qui servaient à leur arrosage. Fachoda était alors, vers le sud, la limite de la culture du froment, dans le Soudan oriental.

La contrée environnante est formée d'une steppe, où la vue, aussi loin qu'elle peut s'étendre, aperçoit des villages d'importance diverse, et dont les cases surgissent de l'herbe. Partout les arbres sont affreusement mutilés, ce qui résulte de la fourniture du bois réclamé par la troupe. Les bateaux du gouvernement ont beaucoup à faire pour procurer au vapeur, stationné là, sa provision de combustible. Toutes les branches sont coupées aussitôt qu'elles peuvent l'être; seuls les gros troncs d'acacias, jadis magnifiquement couronnés , maintenant complètement chauves , échappent à la destruction en opposant leurs masses aux faibles outils que la ville peut fournir.

Depuis trois ans, disait-on, la paix n'avait pas été troublée dans le pays, c'est-à-dire aux environs de Fachoda. Jusqu'à cette époque, des soulèvements plus ou moins considérables de la part des indigènes avaient été à l'ordre du jour. On m'a montré près d'un baobab flétri, situé à moins de seize cents pas des murs, l'endroit où la dernière affaire avait eu lieu. C'était pen-

danl la mousson, l'herbe était haute; une bande en profita pour venir attaquer la ville. D'une seule décharge, le canon du fort lui abattit quinze hommes; le coup fut décisif: l'attaque abandonnée n'a pas été reprise.

J'ai choisi dans la fosse où furent jetés les Chillouks, tués ce jour-là, neuf crânes bien conservés, dont l'examen a fourni des données positives pour l'ethnographie de cette région.

Tous les bateaux qui arrivent à Fachoda sont obligés d'y passer plusieurs jours ; ils ont, d'une part, à compléter leur provision de grain ; de l'autre à soumettre aux agents du fisc les papiers du bord, nécessaires à la perception des droits, qui se prélèvent sur chaque tête de l'équipage : mariniers et soldats. Il en résulte que pendant les mois de janvier et de février la ville présente assez d'animation.

Heureux de pouvoir donner à mes membres la liberté qui leur manquait dans ma très-petite cabine, je fis dresser ma tente sur la rive; ce ne fut pas sans inconvénients. La crainte des voleurs m'obligea à faire monter à mes hommes une garde continue, l'arme au bras et chargée. En outre, les forçats égyptiens, qui n'avaient pas de fers, l'évasion n'étant pas plus praticable dans cette contrée qu'en Sibérie, flânaient au bord de l'eau pour mendier, et m'assommaient de bribes de français et d'italien : ce qui m'était fort désagréable.

Beaucoup de bateaux arrivaient journellement; tous avaient plus ou moins souffert des abeilles au Dyouràb-el-Esh. L'équipage entier de l'une de ces barques avait été contraint de rester dans l'eau depuis midi jusqu'au soir, ses hommes ne levant la tête que pour respirer, et recevant chaque fois de nouvelles piqûres.

Une forte brise qui soufflait du nord-est rafraîchissait le temps au point que, au lever du soleil, le thermomètre ne marquait pas plus de 16 à 17 degrés centigrades. Les hippopotames euxmêmes paraissaient trouver l'eau plus froide que de raison; car, dès l'aurore, on les voyait sur un banc de sable, où ils étaient en foule. Un des leurs m'offrit une cible convenable pour essayer ma grosse carabine à éléphant, et pour juger de l'effet de son énorme balle.

J'étais continuellement stupéfait de la bouffonnerie de tous ces gens des bateaux, y compris les miens ; plaisanter, badiner, railler semblait être pour eux l'une des nécessités de la vie. Rien ne se faisait sans jeu de mots, — facétie ou mauvaise

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