CHAPITRE TI
pointe. Des drôleries perpétuelles, un esprit amusant, dont rien n'arrêtait le flot, ni le jour ni la nuit. L'un d'eux avait-il fait une chose qu'on pût ridiculiser, il était accueilli par des volées de houè ! houè ! (le voilà ! le voilà !) et les quolibets de pleuvoir.
La bière de Fachocla, qu'on leur servait dans des gourdes d'une assez belle contenance — pots et choppes sont inconnus ici — n'était pas sans concourir à cette folie permanente ; mais ces gens-là ont réellement la passion du badinage; et ce n'est pas seulement la jeunesse qui se livre à ces jeux: les hommes faits, môme ceux d'un âge avancé, ont la gaieté naïve des enfants.
Certains noms sont aussi communs là-bas, qu'en Angleterre ceux de Brown et de Smith. Sur notre bateau seulement, il y avait six Mohammed : d'où la nécessité de forger des sobriquets ; l'un d'eux avait été surnommé Abou-Achérah (l'homme aux dix pères); un autre Berdahouili (le Morfondu). Des épithètes plus ou moins poétiques : Père de la vierge, ou Cheik des femmes, désignaient quelques-uns. Celui de mes Mohammed, qui avait eu maille à partir avec un buffle, était suffisamment distingué par le surnom d'Amin, qui veut dire fidèle; mais ses camarades l'appelaient le Nageur. Il avait jadis perdu un bateau qu'il commandait pour un traitant, et n'avait échappé à la mort qu'en gagnant la rive à la nage, d'où le nom satirique dont il était affublé.
Le soir de notre arrivée à Fachoda, un événement auquel je m'attendais tous les jours et à toute heure causa parmi nous un certain émoi : l'un de nos hommes lit partir son fusil sans le vouloir, et la balle siffla d'un bord à l'autre du bateau. Le lendemain, par la même inadvertance, un esclave de l'un des fonctionnaires du gouvernement reçut toute la charge dans le bras. L'auteur de la blessure eut à payer cent cinquante dollars, payement auquel tous ses camarades contribuèrent, sous prétexte que pareil accident pouvait leur arriver d'un moment à l'autre. Moi-même j'avais été effleuré par le coup de la veille; et bien que d'habitude il fût très-partial pour ses hommes, le capitaine, qui était l'agent de Ghattas, jugea le fait très-sévèrement. A la majorité des voix, que les Nubiens ne manquent jamais de consulter, le coupable fut condamné à recevoir plusieurs douzaines de coups de fouet, qui lui furent infligés sur le pont et qu'il endura sans faire entendre un murmure.
La rive droite du courant, vis-à-vis de Fachoda, n'est pas celle
du fleuve, mais le bord d'une grande île qui a une étendue de plusieurs lieues en amont et en aval. De l'autre côté de l'eau, à quelque distance dans les terres, les Dinkas, nous a-t-on dit, habitent de grands villages, où, à l'époque de mon séjour, la garnison de Fachoda allait encore faire provision d'esclaves. En 1870, Baker réussit à mettre un terme à ces attentats: ce qui fut bientôt connu dans les provinces les plus lointaines.
Les tribus Dinkas de cette région sont appelées Dang-Yoht, Dang-Yahl, Behr,Nyell et Abelàng.
Vis-à-vis de Fachoda, la rive est couverte de fourrés étendus, où l'on se procurerait du bois en quantité indéfinie. Dans l'une de mes excursions à travers cette foret, j'ai tué un python de Séba, qui est le boa d'Afrique. Il mesurait quinze pieds de long et n'était pas au-dessus de la taille moyenne de l'espèce. J'ai vu souvent à Gallabat de ces reptiles avoir plus de vingt pieds. La mort rapide de cet énorme serpent, que j'avais tiré avec du plomb, dont quatre grains seulement l'avaient touché, me frappa comme un fait remarquable. Je trouvai pour mes carabines, dans sa dépouille qui était brillamment tachetée, la matière d'excellents étuis, à la fois solides et à l'épreuve de l'eau.