CHAPITRE III
Camp du moudir. — Un roi nègre. — Campagnes. — Avenir du pays.
— Un juge plein de sagesse. — Le Faki. — Gomme arabique. — L'arbre mélodieux. — Mohammed- Abd- es- Sâmate. — Bateaux en course. — Fourberie des Chillouks. — Grand marché. — Excuse du pillage. — Premier papyrus. — César parmi les pirates. — Impossible d'avancer. — Plantes aquatiques. — Hippopotames effrayés. — Dernier obstacle. — Le lac No. — Dépréciation du Bahr-el-Ghazal. — Le Ghattas. — Les Nouërs.
— Le Balseniceps. — Analogie entre la population et la faune. — Euphorbes ressemblant aux cactus. — Importance du Bahr-el-Arab. — Prairies de vallisneria. — Arrivée au port Rek. — Nature du Bahr-el- Ghazal. — Le mechra. — Climat humide et ses victimes. — Le Saint.
— Traits du paysage. — Une vieille reine et son prince-consort. —
Présents royaux. — Poissons et volatiles.
Les bateaux de Ghattas, à destination du fleuve des Gazelles, n'arrivèrent que plus tard, ce qui nous fit passer neuf jours à Fachoda. Sans leur aide, notre équipage n'eût pas été suffisant pour triompher du Se'tt, amas d'herbes flottantes qui allaient nous barrer le chenal, et pour nous protéger contre une attaque possible des naturels insoumis.
Je profitai de ce délai pour faire dans le pays une plus grande tournée, qui me mit à même de voir quelques-uns de ses villages, et de prendre un aperçu du nombre de ses habitants. Le chef de la garnison, un Turc, qui m'appelait son compatriote parce que j'étais Européen, m'accompagna, suivi d'une escorte imposante; nous étions tous à cheval. Dans cette excursion, où, par parenthèse, il ne me fut pas même offert un bol de lait, je vis peu de chose de neuf; c'était toujours ce que j'avais déjà observé : des êtres d'une teinte grise ou couleur de rouille, des huttes coniques innombrables et des troupeaux sans nombre. Je fus cependant frappé de quelques détails qui paraissent caractéristiques de ces nouveaux sujets de l'Egypte, et que je vais mentionner.
La tribu des Chillouks habite, sur la rive gauche du Nil-Blanc, un territoire d'environ deux cents milles de longueur sur dix de
large, et qui remonte jusqu'à l'embouchure de la rivière des Gazelles. Pressée au couchant par les Baggaras, elle ne peut pas s'étendre du côté de l'est, où elle est bornée par îe fleuve. On ne la retrouve dans cette direction qu'au bord de la partie inférieure du Sobat. Son asservissement à l'Egypte, complété en 1871, a fait procéder, depuis cette époque, au recensement de tous les villages qu'elle possède sur la rive gauche du fleuve. Le dénombrement a donné un chiffre d'environ trois mille. Chacun de ces villages présente de quarante-cinq à deux cents huttes, et chacune de ces cases abrite une famille de quatre ou cinq membres; total : douze cent mille individus pour la fraction des Chillouks dont nous parlons. Cette estime est complètement en rapport avec celle que le mouclir de Fachoda, très au courant de l'état du pays, m'avait communiquée en 1869. Or la bande de terre, où se pressent ces douze cent mille âmes, ayant à peine deux mille milles de superficie, nous lui trouvons six cents habitants par mille carré, c'est-à-dire le chiffre des cantons populeux d'Europe.
Dans aucune des parties connues de l'Afrique, sans même en excepter l'Egypte, la population n'est aussi compacte ; mais peutêtre n'y a-t-il pas de localité au monde où les conditions d'existence soient aussi favorables. L'agriculture, l'élève du bétail, la chasse et la pêche, tout contribue en cet endroit au développement et à l'entretien d'une vie exubérante. La fertilité du sol y est augmentée par le retour des pluies et par l'irrigation que permettent les crues du fleuve, auxquelles se joignent l'assistance de nombreux canaux et la protection des nuages, ordinairement assez nombreux pour atténuer l'ardeur du soleil et pour conserver à la terre une humidité permanente. Les herbages commencent à la lisière des champs; ils ont parfois à souffrir de la sécheresse et des incursions des Baggaras; mais, en somme, ils offrent au bétail une pâture quotidienne d'une valeur inappréciable. Le poisson abonde, ainsi que l'hippopotame et le crocodile; et sur l'autre rive est un magnifique terrain de chasse, entièrement libre, terrain qui serait colonisé avec avantage, n'étaient les Dinkas et leurs dispositions hostiles.
Une nouvelle preuve que le territoire des Chillouks est surabondamment peuplé nous est fournie par l'émigration d'un nombre considérable de ses habitants; beaucoup d'entre eux vont s'établir au sud-ouest, entre les Dinkas et les Bongos. Je parlerai plus loin de ces tribus détachées, qui sont les Dembos et les