‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 40 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Diours, et ne m'arrêterai ici que pour noter le contraste frappant que présente, avec l'uniformité des lieux, la diversité des peuples : différence de langage, d'extérieur et de nombre. Tandis qu'au pays des Chillouks il y a probablement plus de six cents âmes par mille carré, celui des Bongos, situé à moins de cent quatre-vingts milles au sud-ouest, offre à peine douze habitants pour le même espace; et, dans une étendue qui n'a pas plus de trois cents milles, les Baris et les Akkas nous donnent l'exemple des deux extrêmes de la stature humaine : les premiers pouvant rivaliser avec les Patagons, les autres étant bien au-dessous de la taille ordinaire.

A ce que nous avons dit relativement aux bourgades des Chillouks, il faut ajouter que sur toute la rive du fleuve, jusqu'aux dernières limites du territoire, elles semblent ne former qu'un seul village, dont les quartiers seraient séparés par des intervalles de mille pas au maximum, et quelquefois de trois cents pas tout au plus. Les cases, bâties avec une régularité remarquable, sont tellement rapprochées, qu'à première vue on compare naturellement leurs groupes à des amas de champignons. Elles sont plus élevées, plus étroites que celles des Dinkas, et leur toiture conique, au lieu de se terminer en pointe, a le sommet arrondi, ce qui augmente la ressemblance et rend la comparaison fort juste.

Ces bourgades, plus ou moins importantes, n'ont pas de clôture extérieure ; elles sont divisées par des sortes de cloisons, faites en paille, cloisons qui courent parmi les huttes et renferment le bétail de chaque propriétaire. Les grands parcs à bestiaux, que l'on trouve ailleurs dans les villages éparpillés, tels que ceux des Dinkas, n'existent pas ici en raison du peu d'emplacement. Toutefois, au milieu de chaque village, est un espace circulaire où tous les soirs les habitants se réunissent. Là, couchés sur des peaux de bœufs ou accroupis sur des nattes d'ambatch, ils fument le tabac du pays dans d'énormes pipes à fourneau d'argile, et respirent les exhalaisons des tas de bouse auxquels on a mis le feu pour éloigner les moustiques.

Sur la place il y a généralement la tige d'un arbre, où sont accrochés des tambours destinés, en cas d'alerte, à donner l'alarme et à prévenir du danger les bourgades voisines.

Depuis la conquête, chaque village a son inspecteur, qui est soumis au contrôle d'un surintendant. Le ressort de celui-ci, qu'on peut appeler un district, se compose de cinquante à

soixante-dix, parfois de cent villages; et l'on compte près d'une centaine de ces districts qui, tous, ont leur nom particulier.

Bien que les Chillouks soient étrangers aux raffinements de la parfumerie d'Europe, ils n'en ont pas moins leurs cosmétiques, à savoir une couche de cendre qui les protège contre les insectes. Lorsque la cendre provient d'un bois quelconque, l'individu est absolument gris, ce qui est la livrée des pauvres ; quand elle est faite avec de la bouse, elle donne au corps une teinte rousse, teinte diabolique, qui fait reconnaître les propriétaires du sol1. La cendre, la bouse et l'urine de vache sont les éléments indispensables de la toilette ; ce dernier produit sert en outre au lavage de tous les récipients du lait, sans doute pour suppléer au manque de sel; mais cette coutume affecte l'odorat d'une manière peu flatteuse.

Les Chillouks présentent donc un aspect qui n'a rien d'agréable ; d'autant plus que, dès leur enfance, on leur a enlevé les incisives de la mâchoire inférieure, usage qui, du reste, est commun à tous les noirs qui habitent les bords du haut Nil. Toutefois leur visage a beaucoup moins du type franchement nègre que l'on pourrait s'y attendre d'après la nuance de leur peau. A en juger par la forme de leur tête, qui est plus large et qui a la mâchoire moins forte que chez beaucoup de leurs congénères, ils appartiennent à l'une des races les moins dégradées du centre de l'Afrique. Les crânes que j'ai rapportés des environs de Fachoda ont offert, avec ceux qu'on a retirés des tombeaux de l'ancienne Egypte et avec d'autres provenant de fellahs contemporains, une ressemblance remarquable. Suivant le professeur Hartmann, la similitude consisterait clans le caractère important que présentent les os du nez; les avoir si profondément implantés qu'ils semblent comprimés par le front est, paraît-il, en discordance avec le type commun des races nègres. Sans se prononcer d'une manière décisive sur la véritable parenté des Égyptiens et des Chillouks, l'éminent professeur pense qu'il y a au moins dans la susdite ressemblance une nouvelle preuve de l'origine incontestablement africaine de ces derniers.

Les Chillouks ont la démarche si languissante, le repos d'une

1. Toutes les peuplades qui n'ont pas de vêtements, y suppléent en général par un enduit quelconque, soit une couche de graisse, de pommade, ou simplement d'huile ; ce qui est nécessaire au bon entretien de la peau Ici, la couche de cendre aurait pour objet et pour résultat, selon Petherick, de prémunir ceux qui la portent contre les rhumatismes ; d'où la préférence accordée à la cendre de bois de vache qui est ammoniacale. {Note du traducteur.)

Un Chillouk.

Page 1