‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 5 sur 251 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ordinaires, étaient d'un service douteux. La récente mésaventure de Baker en était la preuve. Aussi me trouvai-je heureux d'avoir obtenu du premier ministre du kédive des ordres spéciaux pour le gouverneur général du Soudan. D'après ces ordres, le gouverneur devait sanctionner tous les contrats que je passerais avec les marchands, afin que mon voyage ne fût pas entravé, et pour assurer l'accomplissement de toutes les obligations qui seraient prises à mon égard.

La voie qui devait me faire gagner le centre du continent mystérieux paraissait donc aplanie; mais j'étais bien loin du but, loin même du lieu que je pouvais considérer comme mon véritable point de départ. Entre Alexandrie et Khartoum se déployait une route fréquentée; mais Khartoum était à peine au commencement de celle que j'avais à suivre.

Avant d'atteindre la région des cannibales et des pygmées, j'avais en perspective mille choses qui soumettraient ma patience à de rudes épreuves, comme elles le feront peut-être de celle du lecteur.

Ce que je fis à Alexandrie et au Caire offrirait peu d'intérêt; j'y fus entièrement occupé d'achats et de préparatifs. Par instants je me sentais très-abattu. Devant moi se dressait un avenir incertain, et des périls que je ne pouvais pas me dissimuler; derrière moi se trouvait l'Europe, dont je ne pouvais supporter le séjour tant que je n'aurais pas réalisé mon rêve.

A Suez l'activité me fut rendue, moitié par des vexations, moitié par de l'amusement. Le divan du gouverneur me donna celui-ci; la douane me procura les autres.

J étais arrivé le 16 août, me proposant de me rendre à Djedda par la première occasion. Enchanté de la nouvelle qu'un vapeur, appartenant à la Compagnie de la Soufrière, partirait dans quatre jours, je me préparais à m'embarquer, lorsque je fus arrêté par les employés de la douane qui prétendaient examiner mes ballots en détail, et me faire payer, suivant le tarif, pour chacun des mille et un articles de mon équipement. Tout cela peut être aurait pu s'arranger ; mais quand arriva mon wagon supplémentaire, bien que j'eusse déclaré qu'il m'était fourni par le gouvernement, bien que je fusse porteur de lettres officielles pour les agents du fisc, le directeur de la douane exigea un ordre spécial, et me renvoya au gouverneur, qui en référa par le télégraphe à Alexandrie.

En attendant, je fus obligé de faire le guet tour à tour avec le

Nubien qui me servait de factotum, et de rester en plein soleil, assis sur mes bagages, afin de protéger les caisses où étaient mes sacs remplis de thalaris (dollars de Marie-Thérèse).

Comme asile nocturne, j'avais une auberge, pas plus grande qu'une hutte, dans laquelle j'avais déjà trouvé, quelques années auparavant, tout ce qu'il fallait pour me donner un avant-goût des privations du désert.

On comprendra que je fusse irrité. Arriva enfin de la capitale l'ordre de me faire payer comme tout le monde. J'étais à peine revenu de ma surprise, quand par hasard l'un des commis du gouvernement fut frappé de certaines contradictions que renfermait la dépêche, et les désigna. Une enquête fut instituée ; on découvrit qu'une omission assez importante avait été faite : celle du négatif, et que la teneur du message était que je ne devais pas payer.

Pendant tous ces retards, je passais une partie du jour au divan du gouverneur. Ce fonctionnaire, peu ému de la révolution que le développement de l'esprit moderne accomplissait autour de lui, développement très-visible à Suez, où trois parties du monde se donnent la main, administrait son peuple en toute simplicité, dans la crainte du Seigneur. Une audience entre autres m'en fournit la preuve. Arriva d'abord un grand gaillard au teint basané, à la mine patibulaire, telle qu'il est rare d'en rencontrer même dans les rues d'Alexandrie. Il avait besoin de faire légitimer la qualité de sujet, ou plutôt de protégé britannique qu'il avait prise. Aux questions qui lui furent adressées, il répondit qu'il était de Tarablos.

« De Tarablos! Comment alors pouvez-vous être Anglais? dit le gouverneur.

— Parce que Tarablos est dans l'ouest. » Il lui fut répondu qu'il mentait, que jamais Tarablos n'avait été au couchant. Sur ce, longue discussion géographique au sujet des deux Tripoli, Tarablos étant celui du pachalik syrien. Sans se déconcerter, le gibier de potence dit que son père était né à Malte ; qu'après la mort de ce dernier, il avait pris femme, s'était fixé à Tripoli, était devenu mahométan, et « qu'Allah soit avec vous et vous donne sa grâce! ajouta-t-il avec finesse, car j'espère pouvoir être à la fois sujet anglais et bon musulman. » Convaincu du fait, le gouverneur fit un signe approbatif, et laissa partir l'aigrefin.

Parut ensuite un petit homme, noir comme le diable, qui

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