CHAPITRE III
immobilité si parfaite, qu'on les prendrait pour des ombres quand ils se traînent sur leurs jambes maigres, ou pour des momies quand ils ne bougent pas ; si bien que l'étranger, en regardant ces corps inertes et revêtus de cendre, croit voir des cadavres en décomposition plutôt que des êtres vivants. Néanmoins sans leur badigeon qui, rouge ou gris, leur donne complètement un aspect de l'autre monde, les Ghillouks ne seraient pas disgracieux. Ils sont de taille moyenne; même en général, si on les compare aux Dinkas, haut montés sur des jambes grêles, ils semblent petits.
Gomme la plupart des Africains peu vêtus ou entièrement nus, ils donnent la plus grande attention à leur coiffure; le poil au contraire est soigneusement enlevé de toutes les parties du corps sitôt qu'il apparaît. Chez les hommes, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre précédent, l'application répétée d'argile, de gomme ou de bouse de vache agglutine et raidit si bien la chevelure, que celle-ci prend et conserve la forme voulue : soit une crête, soit un casque ou un éventail. La plus grande variété s'observe à cet égard ; on voit beaucoup d'individus avec une bande transversale de la hauteur de la main, bande qui va d'une oreille à l'autre et constitue un nimbe, de couleur grise, terminé, derrière la tête, par deux pendeloques circulaires. Certains élégants ne se contentent pas d'une seule bande, et en portent plusieurs disposées parallèlement, à de petits intervalles. Une forme qui est assez commune, et qui produit l'effet le plus grotesque, est l'imitation évidente du casque de la pintade; absolument comme, parmi nous, maintes coiffures semblent empruntées à l'uniforme de quelque animal.
De temps en temps on rencontre des têtes à peu près rases. Est-ce par suite de maladie ou de quelque mésaventure arrivée dans l'arrangement des cheveux, ou bien d'une chute qui aura brisé l'édifice? Je l'ignore ; mais il manque quelque chose à ces têtes-là. En pareille circonstance on voit souvent un curieux appendice attaché sur le front, sorte d'abat-jour taillé dans la crinière d'une girafe. Cette visière de poil a été remarquée ailleurs ; elle n'est pas étrangère aux Cafres du sud.
Quant aux femmes, je n'ai vu sur leurs têtes que de petites boucles naissantes et laineuses, pareilles aux frisons de l'Astrakan ; mais si leur coiffure est simple, elles ne sont pas entièrement nues; un tablier en peau de veau, attaché à la ceinture, leur descend jusqu'aux genoux.
De même que les Dinkas, dont ils paraissent avoir les nabi-
tudes, excepté pour l'arrangement de la toison, les Chillouks portent généralement une sorte de canne, espèce de massue, d'environ trois pieds de longueur, ayant une lourde pomme globuleuse, et allant en diminuant jusqu'à finir en pointe, de manière à figurer un énorme clou. Ils n'ont pas d'autre arme qu'une lance à longue hampe et à fer barbelé; celte lance vaut un dollar, à en juger par les objets réclamés en échange. L'arc et les flèches ne sont pas moins inconnus chez eux que chez les Dinkas, tandis qu'ils constituent les armes principales des Nouërs.
Les bœufs, les chèvres et les moutons des Chillouks sont les mômes que ceux que nous trouverons plus tard chez les Dinkas. A l'élève du bétail se joint celle de la volaille. Excepté le chien, les autres animaux domestiques sont étrangers au pays ; ils n'en supporteraient pas le climat. Mais partout les chiens abondent; ce sont de petits lévriers, — à peine de la taille de nos chiens d'arrêt. Presque tous ont la robe fauve, avec le museau noir; leur poil est court et doux, leur queue longue et nue comme celle des rats, leur museau très-effilé. L'oreille, dressée à demi, a l'extrémité molle, déchiquetée et retombant en avant. Comme tous les chiens des bords du Nil, depuis le paria d'Egypte jusqu'au mâtiné des villages soudaniens, le lévrier des Chillouks n'a pas, aux pieds de derrière, le rudiment d'orteil que possèdent tous les chiens d'Europe. En somme, il diffère peu de celui du Kordofan et du Sennaar. D'une agilité sans exemple, il bondit tellement vite qu'il force aisément la gazelle. Rien ne l'arrête; murs de dix pieds de haut, fourmilières les plus élevées, il les franchit d'un bond, avec l'aisance et la célérité des chats, et fait horizontalement des sauts de trois ou quatre fois la longueur de son corps. J'ai emmené une petite meute de ces chiens, de race pure, qui ont parfaitement réussi dans l'intérieur, où ils ont fait preuve d'une grande fécondité.
Les vieilles traditions et le souvenir fabuleux des ancêtres tiennent parmi les Chillouks, ainsi que chez tous les simples enfants de la nature, la place des légendes religieuses et des systèmes ethniques. Tout leur culte se borne à la vénération d'un certain héros qu'ils regardent comme le père de leur race, et qui, suivant eux, les a conduits à l'endroit qu'ils habitent. Dans les cas de disette, lorsque la pluie se fait désirer, ou pour obtenir une moisson plus abondante, ils invoquent le nom de ce père commun. A l'égard des morts, ils s'imaginent que