‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 42 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ceux-ci errent parmi les vivants et continuent à leur être utiles ou à les desservir.

Le premier février, à une heure avancée du soir, nous quittâmes Fachoda; et sans faire usage de la voile, nous suivîmes la rive gauche du fleuve. Au point du jour, nous arrivions au camp du moudir. Nous y fûmes accueillis par des chants et par des acclamations accompagnés du braiment des trompettes. Le gouverneur m'introduisit dans sa tente; les pipes furent allumées, et, tout en fumant, je lui racontai pendant des heures les dernières nouvelles du monde civilisé. Après avoir parlé des sources du Nil, j'en vins à la campagne d'Abyssinie et détaillai les événements de la guerre de Sept-Jours. Je reçus en échange plusieurs moutons, plusieurs chèvres et un bœuf en excellente condition.

Des huttes en paille, grossièrement faites, et dont l'irrégularité contrastait d'une façon peu heureuse avec la syniétrie que présentent les demeures des Chillouks, formaient le gros du camp. Des tentes militaires et des nattes, posées sur quatre piquets, complétaient l'installation. Une simple haie d'épine, trouée en deux endroits où se voyaient à chacun la gueule d'un canon, protégeait le bivac situé au bord du fleuve.

Sous la véranda du moudir, je fis connaissance avec celui des deux chefs indigènes qui, suivant l'expression du gouverneur, avait recouvré la raison, c'est-à-dire avait fait soumission pleine et entière à l'Egypte. Une guenille autour des reins, et des sandales communes, indiquaient seules le rang qu'il avait occupé. Ses cheveux ras étaient découverts, et toute sa parure consistait en un fil de perles, tel que, dans sa tribu, en portent les chefs de famille : collier valant environ deux groschen (vingt-cinq ou trente centimes). Il ne lui restait pas l'ombre de son ancien pouvoir; les beaux jours où, entouré d'un conseil d'État, il avait tenu le sceptre patriarcal de ses aïeux, étaient finis à jamais.

De tous les noirs qui occupent les bords du Nil, les Chillouks avaient le gouvernement le plus régulier. Pour les apprécier à leur juste valeur, il faudrait consulter les notes qui ont été prises sur eux à l'époque de l'expédition de Méhémet-Ali. Les circonstances sont maintenant bien changées; tout a disparu de ce qui caractérisait cette peuplade, alors qu'elle était indépendante.

A proximité du camp, la paix semblait assurée ; les villageois paraissaient obéir sans murmure au gouverneur, dont l'admi-

nistration n'était pas oppressive, et qui se contentait de leur demander les vivres dont la troupe avait besoin. Mais avec les Chillouks du sud, le gouvernement était en hostilités ouvertes. Kachgar, un autre descendant de l'ancienne famille régnante, se posait toujours en souverain, et rendait la partie du fleuve qui bordait ses États extrêmement dangereuse pour les barques du commerce. De temps à autre le moudir, à la tête de ses six cents hommes, entreprenait une expédition contre lui, mais ne parvenait pas à l'atteindre. Bien que les rebelles, suivant le gouverneur, pussent mettre en ligne vingt ou trente mille guerriers, ils refusaient la bataille. Au second coup de canon, ils prenaient la fuite, abandonnant leurs troupeaux sur lesquels fondait la cavalerie égyptienne, composée de Baggaras. Cette race de nomades, nous l'avons déjà dit, s'est toujours adonnée à l'enlèvement du bétail et en fait encore son occupation favorite.

La tache du gouverneur était loin d'être facile. Non-seulement il n'arrivait pas à soumettre les réfractaires, mais son insuccès le mettait mal avec les traitants. « Le moudir, me disait l'un de ces derniers, ne se soucie pas d'attaquer les Chillouks ; il les protège. Qu'ils lui donnent quelques-uns de leurs bœufs, c'est tout ce qu'il demande. Nous, au contraire, nous voudrions les écraser, anéantir cette lignée du démon. » Il y avait quelque chose de vrai dans ces paroles. « Je n'ai besoin que du meilleur d'entre eux, me confiait le moudir, et voudrais le leur faire comprendre. » Les Chillouks savaient fort bien que ce meilleur était leur bétail, et ne se résignaient à le céder que lorsque les grenades et les fusées leur écorch aient la peau.

Aujourd'hui toute la contrée est soumise. Quel sera son avenir? Il ne m'apparaît pas sous un jour favorable. Le khédive se refuse à prendre des Européens pour gouverneurs de ses provinces lointaines, ainsi que Munzinger l'est à Massaoua ; et ses fonctionnaires ne doivent pas avoir les qualités suffisantes pour administrer les territoires nouvellement annexés. Ismaïl-Pacha fonde de grandes espérances sur le chemin de fer qui doit relier Khartoum à l'Egypte. Il est probable, en effet, que cette voie ferrée donnera au commerce une impulsion inattendue; mais ce qu'elle n'empêchera pas, non plus que la volonté du khédive, c'est le dépeuplement du pays des Chillouks.

Puisque les naturels fuient le contact des civilisés, et que les cultivateurs d'Egypte ont chez eux des terres qui leur suffisent,

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