‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 43 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

je ne vois d'avenir pour ce pays, si favorisé du Ciel, que dans une forte immigration d'Asiatiques.

Afin de mettre au courant ma correspondance, qui alors se trouvait assez arriérée, je passai trois jours au camp du moudir. Celui-ci était originaire du Kourdistan et d'une intelligence remarquable; ce fut pour moi un vif regret de ne pas pouvoir écouter plus longtemps les informations qu'il me donnait sur les Chillouks,dont un long séjour parmi eux lui avait fait connaître les mœurs et les usages. J'acceptai ses renseignements avec d'autant plus de confiance qu'il parlait couramment la langue du pays, ce que j'ai peu rencontré chez les fonctionnaires turcs, et ce qui lui permettait d'avoir avec les indigènes des relations plus étendues. Il était constamment pris pour arbitre par ses administrés, qui lui soumettaient leurs différends et jusqu'à leurs affaires les plus intimes.

Pendant que j'étais là, une jeune fille, après être restée longtemps blottie dans un coin, s'avança toute confuse, et d'une voix étouffée par l'émotion, pria le gouverneur de faire consentir ses parents à son mariage avec un jeune homme qui s'appelait Yod. Celui-ci était pauvre : c'était là le grand obstacle.

« A-t-il des vaches? demanda le moudir.

— Non ; Yod n'a pas de vaches, mais Yod veut m'épouser, et je veux être la femme d'Yod. »

Elle ne sortait pas de là, et pressait le moudir de prendre parti pour elle : l'opinion du gouverneur déciderait ses parents. Mais le gouverneur refusait son concours.

« Nous le voulons, répétait la jeune fille.

— A-t-il des vaches? » reprenait le moudir.

L'affaire ne semblait pas pouvoir s'arranger, quand le gouverneur dit à la pauvre enfant : « Allez et prenez patience; attendez que votre promis ait assez de bétail pour satisfaire votre famille. » La décision n'était pas très-consolante, mais elle me fit voir que le gouverneur se faisait une loi de respecter la coutume du pays.

De beaux bois d'acacias-gommiers, aussi grands que le permettait l'extension des villages, entouraient le camp. Sur l'autre bord, se déployait toujours une terre déserte et sans maître. Les eaux du fleuve étaient basses, presque à leur minimum, et des bandes nombreuses d'oiseaux aquatiques, rémipèdes ou échassiers, barboteurs ou pêcheurs, animaient la rive. Ce n'étaient plus, comme en aval, les canards et les oies qui avaient la pré-

pond ér an ce, mais les grues couronnées. Des milliers de ces grues, réunies en foule, se pressaient au bord de l'eau où il n'était pas difficile de les atteindre. Protégé par les grandes herbes qui couvraient les talus de la berge, on n'avait qu'à décharger son fusil pour faire une chasse merveilleuse. Outre la cigogne rose et la cigogne noire, se trouvait parfois la cigogne blanche, celle qui en Allemagne nous est familière et que j'ai vainement cherchée en amont.

Dans cette région, comme partout en Afrique, les milans sont d'une hardiesse excessive. De charmants faucons gris sont également nombreux ; mais de tous les rapaces que l'on voit ici, le plus remarquable est un grand aigle brun et blanchâtre, Yhaliœtus vocifer, qui, perché isolément sur les arbres ou sur les buissons, à proximité de l'eau, vous émeut par ses cris. Cette voix étrange, qui ne ressemble à aucune autre des voix de la race ailée, jette sur le fleuve, où ils se prolongent, des accents toujours imprévus. Parfois vous croyez entendre crier des femmes, dont la terreur vous glace, parfois ce sont les clameurs enfantines de gamins qui sortent de leur cachette. L'illusion est telle que, pour ma part, je n'ai jamais manqué d'accourir où m'appelaient ces cris de détresse. Cette particularité, à laquelle ce pygargue doit le nom de vocifer, lui a fait donner par les Soudaniens celui de Faki, le prêtre aux cris aigus.

Parmi les oiseaux qui recherchent les lieux habités, le plus abondant est la corneille d'Abyssinie à poitrine blanche. Tous les bois autour de Fachoda en sont couverts. Cette espèce vit par couples, dont l'occupation est de déchiqueter continuellement le tronc des arbres; il n'est pas rare de voir le corbeau se joindre à cette corneille.

Le rahama, jadis vénéré par les Hébreux et par les Égyptiens, qui en avaient fait un emblème d'affection paternelle, se réunit en nombre considérable à Khartoum, où il exerce les fonctions de nettoyeur des rues; mais bien qu'il se rencontre dans toutes les villes de Nubie et d'Egypte, on ne le voit pas ici; il fuit le désert et ne se trouve à l'aise que dans les endroits civilisés. Il est remplacé dans ce district par le perenoptère [neophron pileatus), que les Soudaniens appellent nisr, bien qu'en arabe ce mot soit le nom générique de l'aigle.

Les landes, interrompues qu'elles sont par des touffes d'arbustes, et malgré la proximité des villages, renferment un grand nombre de pintades. Sur des espaces de plusieurs milles d'éten-

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