CHAPITRE III
duc, l'herbe des savanes est étouffée par le bamia [hibiscus esculentus), dont la capsule, avant la maturité, est pour les Nubiens un légume favori. Au bord du Nil-Blanc, cette malvacée croît parfaitement à l'état sauvage, tandis que plus au nord elle a besoin de culture.
La gomme est si abondamment produite par les bois d'acacia, que, dans l'intérêt du commerce, ces bois mériteraient une attention particulière. Pendant l'hiver, en une journée, un seul homme recueillerait aisément cent livres de ce précieux article. Les marchands de Khartoum ne parviennent pas à satisfaire à toutes les demandes qu'ils reçoivent d'Europe à son sujet; malgré cela, je n'ai vu personne qui s'occupât de sa récolte.
Jusqu'à présent, les différentes gommes apportées au marché
Épines d'acacia fistula.
de Khartoum sont les deux sortes connues sous le nom de talk et de sennaari, et dont la qualité est médiocre; elles n'en ont pas moins une certaine valeur commerciale; et, par leur abondance, elles procurent de grands bénéfices.
Les bois d'acacia occupent dans cette région une aire de cent milles carrés; sur la rive droite, ils arrivent jusqu'au bord de l'eau. De toutes les variétés qu'ils présentent, la plus remarquable est celle que j'ai nommée fistula, et qui, au bord du Nil, s'appelle sofâr, mot arabe qui veut dire flûte. Une larve d'insecte creuse les épines de cet arbre et forme à leur base une galle sphérique d'un pouce de diamètre. Quand la bestiole a quitté sa demeure, après y avoir fait une ouverture circulaire, le brin tubuleux devient un instrument de musique dont le vent lire des sons réguliers, pareils à ceux d'un pipeau; de là le nom
de sofàr, et celui d'arbre sif/leur, que les indigènes ont donné au fîstula.
Non moins productif que les autres, cet acacia fournit une portion de la gomme qui est vendue sous le nom de Ghédaref. On trouve souvent celle-ci par amas de la grosseur du poing; il est rare qu'elle soit incolore; généralement elle est d'un jaune d'ambre.
Rien de plus frappant que l'aspect d'un bois de sofâr en hiver, alors que, dépouillée de tout feuillage, la ramée couverte de ses épines globuleuses, d'un blanc de chaux, groupées comme des flocons de neige sur ses bras nus, donne à la forêt un aspect fantastique, que rendent plus saisissant les soupirs harmonieux de ses milliers de voix.
La transmission des particularités que présente le sofàr est quelque chose de très-remarquable. A mon premier voyage, j'avais apporté au Caire des graines de cet acacia; en 1868, les arbres qu'elles avaient produits étaient déjà de grande taille et offraient à leur tour les altérations caractéristiques des parents : mêmes galeries dans les épines, même excroissance perforée de la même façon. Et ce n'était pas seulement dans le parc d'Eskébieh, mais dans tous les lieux où des graines de même origine avaient été plantées, que le fait se rencontrait, laissant ce problème à résoudre : comment l'insecte avait-il vécu dans la graine, ou par quel moyen avait-il pu atteindre son arbre à une pareille distance?
Le 5 février, nous quittâmes le camp du moudir pour reprendre notre course vers la région du papyrus. Des bateaux que nous attendions, un seul était arrivé. Le gouverneur avait requis le propriétaire de nous assister en cas de besoin; circonstance des plus heureuses pour moi, car elle me fit connaître Mohammed Abd-es-Sâmate, auquel appartenait ledit bateau. Ce Nubien magnanime devait avoir sur mon entreprise une énorme influence et contribua plus à mon succès que tous les satrapes du Soudan. J'avais eu occasion de le rencontrer avant mon arrivée à Khartoum. Cette fois, il me pria d'être son hôte, m'offrant de m'accompagner chez les tribus les plus lointaines; proposition qui me fit tressaillir de joie.
Mohammed Abd-es-Sâmate, natif du Dar-Kénous, était dans son genre une sorte de héros; l'épée à la main, il avait fait la conquête de plusieurs districts, qui, en Europe, auraient formé de petits États. Doué au plus haut degré de l'esprit d'entreprise, il