‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 45 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

bravait tout danger, et n'épargnait ni la peine ni les sacrifices. Suivant les paroles d'Horace : « il parcourait la terre et les eaux allant jusqu'aux derniers Indiens pour échapper à la pauvreté. » Malgré ce désir, il avait pour la science la plus vive sympathie, et serait allé au bout du monde pour voir les merveilles de la nature.

Aussi loin que le regard peut s'étendre, le Sobat coule entre des rives planes que longent des steppes sans limites. Sa largeur, à son embouchure, est d'environ moitié de celle du Nil. Pendant longtemps ses eaux troubles et laiteuses, couleur qui annonce une rivière de montagne, se distinguent de celles du fleuve, dont la nuance est d'un bleu noir et limpide. Néanmoins l'eau du Sobat est bien préférable à celle du Nil, qui sort transparente des amas d'herbes où elle s'est filtrée, mais avec une saveur fade et terreuse extrêmement désagréable. L'effet du mélange des deux courants se reconnaît jusqu'à Fachoda, où les habitants s'imaginent qu'ils en retirent quelque avantage au point de vue hygiénique.

Nous suivions de près la rive droite, la rive déserte. Malgré cela, le jour même de notre départ, nous étions en fuite devant les Ghillouks, qui, avec leurs nacelles d'ambatch, se disposaient à nous attaquer. Le sort voulut qu'au moment où ils pouvaient nous apercevoir, notre vergue se brisât. Il fallut prendre terre. Bientôt le cri : «Les voilà! les voilà! » courut parmi nos hommes, et nous vîmes les canots voler sur le fleuve, où ils se pressaient comme des fourmis. A peine avions-nous regagné notre barque, et fait à la hâte quelques préparatifs de défense, que les premiers Chillouks, la lance de guerre au poing, sautaient sur la rive à l'endroit que nous venions de quitter. En apparence, ils venaient nous proposer des vivres; mais, « Danaos timentes, » et nous poursuivîmes notre route.

Bien que notre bande, avec celle d'Abd-es-Sâmate, comptât quatre-vingts hommes, tous armés de fusils, il était à peu près certain que lorsque la brise du nord-est, qui nous faisait marcher sans voiles, viendrait à cesser, l'ennemi fondrait sur nous. La crainte qu'il nous inspirait n'était pas sans motif. Il y avait là sur pied au moins dix mille hommes, et sur le fleuve trois mille canots en mouvement.

Arrivés dans un endroit relativement sûr, nous pûmes observer les indigènes avec plus d'attention. Je pris mon télescope, et vis des hommes réunis par groupes où l'on gesticulait avec violence,

et où des querelles paraissaient se produire. Je vis des femmes chargées de paniers remplis de volailles battant des ailes. Puis commença l'évacuation de la rive que nous avions quittée ; le mouvement redoubla sur le fleuve; de nouvelles multitudes, accourues sur l'autre bord, se précipitèrent dans les batelets et donnèrent à la scène l'apparence d'une émigration générale.

Depuis trois ans, il n'était possible aux bateaux du commerce d'approcher de cette partie de la rive que lorsqu'ils] étaient plusieurs, c'est-à-dire en force suffisante pour se faire respecter. Cinq barques, se rendant à Khartoum, chargées de dents d'éléphant, avaient été capturées dans la même saison. Il y avait eu chaque fois apport de marchandises de la part des indigènes ; les hommes des bateaux s'y étaient chaque fois. laissé prendre, et, au moment où les achats avaient absorbé leur attention, l'ennemi, tombant sur eux, les avait massacrés. La poudre, les carabines, l'ivoire, tout avait été pris, et le feu mis au bâtiment. Ghattas, le propriétaire de ma barque, avait perdu de la sorte une riche cargaison. Quatre-vingts de ses gens étaient morts dans cette affaire; on peut dire tout l'équipage. Seuls, le capitaine et une esclave étaient parvenus à se jeter dans le fleuve, où, la tête cachée sous des plantes aquatiques et se laissant aller à la dérive, ils avaient échappé à la vue de l'ennemi et gagné Fachoda.

Le lendemain de notre alerte, après avoir passé l'embouchure de la Girafe, nous fûmes rejoints par une flottille de six bateaux. Nous comptions alors près de trois cent cinquante hommes armés, ce qui nous permettait d'entrer en relations avec les Clïillouks.

L'état du pays, qui empêchait ces derniers d'apporter leurs marchandises aux bateaux de passage, nous fit offrir des vivres en abondance, dès qu'il fut certain qu'il n'y aurait pas de combat. Un terrain plat qui du bord de l'eau s'étendait sur une largeur d'un mille, jusqu'à des rangées de doums (Hyphœne thebaïca), servit de marché, et présenta toute l'animation ordinaire de ces sortes d'endroit. De près et de loin accoururent les indigènes; il y eut bientôt là des milliers de Chillouks affaires et bruyants. Un grand nombre apportaient des paniers remplis de grain, d'œufs et de beurre, de haricots, de plumes d'autruche; les autres étaient chargés de bottes de volailles, attachées par les pattes. Le bruit, l'activité, le fracas de cette foule n'auraient eu leurs pareils que dans les marchés de nos plus grandes villes.

Une haie de guerriers, dont les lances, pressées comme des

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