CHAPITRE III
épis, étincelaient au soleil, entourait la place; mais la crainte n'était pas de notre côté. Nos hommes, rassurés par leur nombre, s'animèrent à leur tour, et firent éclater les chants joyeux de la Nubie. Deux heures s'écoulèrent rapidement au milieu des emplettes, qui se soldaient avec de la verroterie blanche ou rouge. L'activité ne se ralentissait pas; de nouvelles charges affluaient des villages; les cris, les gestes, les chants étaient plus animés que jamais, lorsque, la brise venant à souffler, le capitaine fit sonner le départ. Les Chillouks s'imaginèrent que c'était le signal d'une attaque, et, pris de panique, s'enfuirent de tous côtés. Il en résulta un désordre et un vacarme qui défient toute description.
Le vent favorable n'empêcha pas nos gens d'aller faire un tour dans la campagne, où ils eurent la chance de trouver des hommes qui essayaient de cacher une génisse dans l'herbe. Un coup de fusil, et la bête tomba. Peu de temps après, la peau et la viande étaient à bord; une demi-douzaine de chevreaux et quelques moutons complétaient l'aubaine.
Aux yeux de nos voleurs, cette razzia était parfaitement légitime, et pour divers motifs : 1° parce que les Chillouks sont des païens ; 2° parce qu'il y avait à leur égard des reprises à exercer ; enfin, et surtout, parce que le bœuf et le mouton sont des morceaux de choix, principalement quand il y a plusieurs jours qu'on en est réduit à la bouillie de doura. Il y avait encore pour mes bruns compagnons une quatrième excuse, à savoir qu'eux seuls pouvaient faire bon usage des bestiaux indigènes. Dans tous les districts du haut Nil, les nègres, éleveurs de bétail, ont pour coutume de ne jamais tuer une de leurs bêtes et de ne manger que celles qui meurent naturellement. Il est évident qu'ils n'agissent ainsi qu'en raison de l'importance qu'ils attachent à leurs troupeaux. Chez eux, les bêtes bovines représentent nos pièces d'or; et les Nubiens disent plaisamment qu'en avalant ces guinées ils font valoir un argent qui, détenu par les nègres, est un capital inerte.
Nous eûmes bientôt laissé derrière nous les villages des Chillouks. A mesure que la barque avançait, la région habitée reculait à nos yeux et allait se perdre au loin. Le fleuve se divisait en une multitude de canaux, qui serpentaient au milieu d'îles sans nombre — un véritable labyrinthe. Sur les deux rives, une rangée lointaine d'acacias était la seule chose qui indiquât la terre ferme. Ce jour-là nous vîmes le papyrus, événement qui,
pour moi, en faisait un jour mémorable. Par 9° 30' de latitude nord, il nous fit saluer pour la première fois ce père de l'immortalité de la pensée, jadis non moins abondant en Egypte qu'il ne l'est maintenant au seuil d'une région inconnue.
J'étais dans l'admiration de la variété des plantes qui couvraient la surface de l'eau : spectacle merveilleux pour un botaniste, et auquel le papyrus ajoutait son effet magique. Il apparaît au regard comme la création d'un autre monde, et inspire une sorte de respect. Bien que j'aie passé des jours, des semaines entouré des richesses de la flore du Nil, mes yeux ne se sont jamais lassés de contempler sa forme pleine de grâce et de noblesse.
L'obstacle que nous opposait cette végétation excessive devint bientôt pour nous un véritable sujet d'inquiétude. Nous étions sans cesse déroutés, non-seulement par le nombre des canaux, mais par ce tissu d'ambatch, de papyrus, de plantes de mille espèces qui couvraient le chenal comme un tapis, et dont, les trouées n'offraient qu'un semblant de passage. Il est possible que le changement de direction du fleuve, qui tourne ici brusquement à l'ouest, où il coule pendant soixante milles, retarde le courant et soit, dans une certaine mesure, la cause de cette prodigieuse accumulation de végétaux.
Il paraît avéré que nulle profondeur, telle que le fleuve en présente parfois , nulle extension du débordement habituel n'exerce la moindre influence sur cette végétation exubérante. Une couche de glace se briserait sous la pression des eaux; mais c'est ici un emmêlement flexible, qui résiste en ployant, et qui ferme toute issue. Çà et là une déchirure se présente, mais qui ne correspond nullement à la direction du chenal ; et ces couloirs ne servent à rien pour le passage des barques. La force de tension, qui s'exerce sans relâche, a un tel effet sur le déplacement de la masse, que chaque hiver il faut chercher sa route dans un nouveau labyrinthe ; d'où il résulte que le pilote le plus habile ne sait comment gouverner. Au mois de juillet, époque où l'inondation atteint son maximum, tous les canaux sont praticables, et les barques n'éprouvent pas de retard.
Des monceaux de petites plantes, qui flottent çà et là et forment des masses pulpeuses, contribuent à rendre le blocus plus effectif. Pénétrant dans toutes les fissures, dans toutes les cavités des groupes d'ambatch, remplissant tous les vides qui séparent les îlots, ce ciment végétal fait de tous ces amas un conglomérat indestructible.