CHAPITRE III
Deux herbes, que ne distinguerait pas un regard superficiel, prennent la part la plus large à cette agglomération. L'une de ces plantes est Yazolle, cryptogame aquatique, qui ressemble à une fougère; l'autre est le pistia, dont l'aspect est celui d'une laitue. Les bateliers du Nil appellent ce dernier : tabac des nègres, sans doute par allusion à la petitesse des deux sortes de tabac que l'on voit dans ces parages. Les lentilles d'eau et plusieurs jussieuées se joignent à l'azolle et au pistia, ainsi que les représentants africains de nos plantes aquatiques les plus communes; ces différentes herbes jouent dans la masse un rôle qui n'est pas sans importance.
Chose remarquable, presque toutes les plantes qui abondent sur le Nil-Blanc font complètement défaut en Egypte ; l'ambatch lui-même ne s'y voit jamais, et c'est un événement lorsqu'un débris de papyrus arrive jusque-là. Au contraire, les arbustes de rivage, qui ont leur berceau près de l'équateur, descendent le fleuve sans s'arrêter dans l'intervalle et s'établissent ici. Néanmoins, si étrange qu'il paraisse, le fait s'explique aisément. Tout le bois que charrie le courant à l'époque des grandes eaux est recueilli par les Nubiens. Pas un brin ne leur échappe, avides qu'ils sont de tout ce qui peut suppléer au combustible dont leur pays est dépourvu. Dans toute leur vallée, dès que la saison arrive, la chasse au bois flottant est l'occupation quotidienne et favorite des garçonnets.
Le 8 février commença pour nous une lutte sérieuse avec le radeau herbu qui couvrait le fleuve. Toute la journée se passa à essayer d'en franchir les brèches temporaires. Nos pilotes ne surent bientôt plus quelle route suivre. Deux barques furent détachées de la flottille, et allèrent à la recherche d'un endroit où l'on pût s'ouvrir un passage. Plus de deux cents hommes, mariniers et soldats, traînèrent pendant des heures chaque bateau l'un après l'autre, marchant au bord des masses flottantes, qui auraient porté des troupeaux de bœufs, ainsi que plus tard j'ai eu l'occasion de le voir.
Singulier spectacle que celui de nos bateaux, plantés dans cette jungle, comme s'ils y avaient pris racine, entourés de papyrus d'une hauteur de quinze pieds, et dont la verdure formait un admirable contraste avec la peau nue et bronzée de nos remorqueurs. Les exclamations, les cris aigus par lesquels notre bande cherchait à s'encourager devaient s'entendre à plusieurs milles. Inquiets de ce tumulte, les hippopotames levaient la tête
au-dessus des haut-fonds où ils s'étaient cantonnés, et renâclaient de plus en plus fort, jusqu'à produire un bruit horrible. A leur tour, craignant que par leur choc ces pesantes créatures ne vinssent à endommager les bateaux — ce qui s'est vu — nos gens donnaient carrière à toute la vigueur de leurs poumons. Ces clameurs, qui n'avaient rien de terrestre, étaient à vrai dire le seul moyen de défense dont ils pussent disposer. Au milieu d'un pareil tohu-bohu — des hommes et des barques dans toutes les directions — se servir d'un fusil était impossible; il n'y avait pas à y songer.
Le sett, ainsi qu'on appelle cette barrière végétale, avait déjà été rencontré en 1863 par Mlle Tinné. Baker, dans son expédition de 1870, fut arrêté ici même, à plusieurs reprises, par cet obstacle; et, en 1872, plus fort que jamais, le sett devenait pour la navigation un danger réel, en exposant les équipages à mourir de faim. On a essayé de l'emploi des machines, espérant avec elles déchirer la masse; mais l'entreprise n'a pas réussi : les bateaux à vapeur ont même été plus empêchés que les bateaux ordinaires.
La résistance qu'éprouvaient nos hommes malgré tous leurs effods, secondés par le vent, me rappelait le conflit dont on est souvent témoin en Egypte, alors que des gens nombreux entreprennent de faire passer un âne dans un bourbier. Il nous fallut peiner de la sorte pendant plusieurs jours avant de trouver la passe. Ce n'est que par un des bras latéraux du fleuve qu'il est possible d'atteindre l'embouchure de la rivière des Gazelles. Les bateliers appellent ce canal Mata Signora, parce qu'il fut découvert par les pilotes deMlle Tinné. Également, depuis la formation du sett, on ne peut gagner la rivière de Gondokoro, le Bahr-el- Djébel, que par un bras extérieur du Nil, celui qu'on nomme rivière de la Girafe, et qui lui-même est presque entièrement bloqué.
En somme, nous avons été plus heureux que nos prédécesseurs, ayant eu la chance de faire notre voyage à l'une des époques périodiques où la descente de l'ambatch éprouve un temps d'arrêt. Comme des trois éléments du sett : le papyrus, l'herbe et l'ambatch, celui-ci est le plus important, l'obstacle fut pour nous très-diminué.
Le soir de notre premier jour de lutte, nous débarquâmes sur la rive méridionale d'une île, située au milieu du fleuve, et d'où nous eûmes un spectacle saisissant. A travers un bois d'acacia