CHAPITRE III
à hautes tiges — soixante-dix pieds d'élévation — acacia verugera, très-remarquable par sa ressemblance avec le pin, brillait une clarté aussi vive que celle du jour; c'était la lumière d'énormes feux de joie, allumés par les Ghillouks sur le bord opposé du fleuve, ce qui faisait paraître les arbres d'une taille gigantesque.
La journée du 9 fut passée dans l'île; et, ne devant plus rencontrer de lieu boisé avant d'atteindre le Bahr-el-Arab, nous nous mîmes en devoir de réparer notre vergue. Nous étions alors tout près de la contrée des Nouèrs. Dans les steppes qui s'étendaient de l'autre côté des acacias, se remarquaient des groupes d'individus en mouvement; toutefois ils restèrent plus ou moins éloignés, et ne témoignèrent nul penchant à commercer avec nous.
Des pistes nombreuses et d'autres indications ne permettaient pas de douter que le pays ne fût un lieu de plaisance pour l'éléphant, la girafe, l'hyène et le buffle. Les marabouts abondaient toujours et s'approchaient souvent à moyenne portée; mais dès qu'ils se voyaient observés, ils se tenaient prudemment à distance. Pendant notre course sur le fleuve, j'ai abattu une grande quantité de ces oiseaux, dont j'ai précieusement recueilli les plumes. Celles-ci, envoyées en Europe, et vendues au bénéfice des malades et des blessés, ont produit une somme considérable. Le panache du marabout se vend plus cher que celui de l'autruche; cependant, chose bizarre, il ne figure pas dans le commerce de Khartoum.
La température des jours précédents avait été singulièrement fraîche, d'où il résulta que les moustiques, dont nos prédécesseurs avaient tant souffert, ne nous incommodèrent nullement.
Après ces journées de pénibles efforts, les chants de nos hommes retentissaient jusqu'à une heure avancée de la nuit, et les gourdes de mérissa se vidaient à la ronde au bruit des refrains indigènes de Berber et de Dongola. Comme je ne comprenais pas tout à fait le dialecte dongolien ', je perdais continuellement le sens des paroles, et de temps à autre je demandais l'explication de tel ou tel vers.
Mes Nubiens semblaient ravis de l'attention que je leur accordais; un soir je les entendis parler de moi.
1. Entre eux les Nubiens emploient souvent ce dialecte, tout en faisant un usage non moins fréquent de l'arabe.
«Quel dommage qu'il ne soit pas musulman, au moins Turcl disait l'un d'eux; quel homme cela ferait!
— Dommage qu'il ne soit pas Turc ! reprit un autre ; qui donc a jamais vu un Turc s'inquiéter de nos chansons? Les Turcs! Un Franc en vaut mille. » La flatterie produisit son effet, et me poussa à faire à mes gens une homélie en règle. Éprouvant ce qu'avait ressenti César au milieu des pirates :
« Avez-vous jamais, gredins que vous êtes, affreux voleurs de bétail, leur dis-je, avez-vous jamais entendu parler de vos pères, les Éthiopiens de Méroé?
— Certainement, répliquèrent mes hommes ; des vers sans nombre ont été composés par nos anciens poètes pour célébrer leurs vertus. Dans ces vers, il est continuellement déclaré que si le maître des Dieux (car dans ce temps-là nous avions beaucoup de divinités) ne se trouvait plus dans le ciel, c'était Jparce qu'il s'oubliait sur la terre, au milieu de ses Éthiopiens chéris. A présent, nous n'avons plus qu'un seul Dieu : Allah, le grand Allah ; nous ne nous inquiétons pas des autres.
— Très-bien, repris-je; mais quel est le poëte qui pourrait chanter l'amour d'Allah pour vous, qui êtes d'incorrigibles voleurs? Pensez à la vie future; songez au sort qui vous attend ; et montrez que vous n'êtes pas tout à fait indignes de vos nobles aïeux. »
Le lendemain fut employé de nouveau en efforts sans relâche pour pénétrer dans les canaux herbus. Les masses de papyrus devenaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus considérables; et nous retrouvâmes, après l'avoir perdu de vue pendant longtemps, le véritable roseau du Nil, le souf de l'ancienne Egypte, le soof de la Bible, qui croît toujours sur les berges du fleuve. La vossia procera était l'herbe dominante. Cette graminée, appelée en arabe om-souf (mère de la laine), tire ce nom, tant soit peu bizarre, du poil que portent les gaines de ses feuilles; poil irritant qui revêtait d'une couche épaisse d'aiguillons nos malheureux remorqueurs. L'acuité de ces dards et les démangeaisons qu'ils infligent aggravent singulièrement le pénible travail du halage. Toutefois, les prairies au milieu desquelles le fleuve poursuit son cours fournissent au bétail une pâture inépuisable; bêtes bovines, moutons et chevaux, tous s'y rassemblent; et des herbes qui s'y trouvent, il n'y en a pas qu'ils préfèrent à l'om-souf.
Au lever du soleil, nous étions en roule, nos voiles gonflées