CHAPITRE III
par une jolie brise, qui soufflait en notre faveur; mais cette marche facile ne fut pas de longue durée. Bientôt la partie libre du fleuve se divisa en une multitude de branches ; et nous nous retrouvâmes dans un labyrinthe, où la direction du courant devint une énigme pour nos pilotes.
Le papyrus couronnait toujours les projections des îlotsde verdure; mais au lieu de former de grandes lignes ininterrompues, ainsi qu'il fait dans le cours supérieur du Bahr-el-Ghazal, il ne croissait là que par groupes détachés. Probablement il se plaît mieux dans une eau tranquille ; et le fleuve, irrité par les nombreux obstacles qu'il y rencontre, se rue avec une extrême violence dans les couloirs où nous étions alors. La force de l'eau est si grande que le halage devient souvent impossible, et que les mariniers ont beaucoup de peine à gagner les massifs où ils vont nouer, aux tiges solides des papyrus, les cordes qui leur sont jetées des bateaux. Ce fut à ce dernier moyen qu'il fallut en venir pour triompher du courant. La profondeur du canal était bien suffisante, nos barques ne tirant pas plus de trois pieds d'eau ; mais le passage devint si étroit qu'à la chute du jour, nous nous attachâmes définitivement aux papyrus, désespérant d'aller plus loin dans cette direction.
Ce fut une de ces nuits merveilleuses, dont le souvenir se grave d;ms la mémoire du voyageur en traits ineffaçables. Les étincelles du ver luisant brillaient par myriades sur les tiges de la prairie flottante, et répandaient sur nous leur clarté, doux reflet du pays natal. Au milieu des tiges illuminées, se voyaient nos barques immobiles, enclavées aussi fortement qu'elles auraient pu l'être dans les glaces du pôle. L'eau se précipitait bruyamment dans la passe étroite, où elle fuyait, gênée dans sa course. Plus bruyamment encore s'agitaient les hippopotames, qui, refoulés et acculés par notre flottille, surgissaient et replongeaient sans cesse, complètement déroutés, et, comme nous, ne sachant par quel moyen sortir de leur retraite. Leur tourment continua jusqu'à la venue du jour, où leur nombre sembla croître avec la lumière, et où ils finirent par se montrer en foule.
Déjà la veille ils nous avaient offert un curieux spectacle. La moitié de nos hommes, à gué dans l'eau basse, tiraient sur les cordes de halage, quand tout à coup, six hippopotames sortirent de l'eau, faisant apparaître d'une façon peu commune leurs masses d'un ton de chair, marqueté de brun, et se trouvèrent pris entre les deux lignes de remorqueurs. Plusieurs bateaux
ouvrirent sur eux un feu croisé, auquel il me fui impossible de joindre celui de ma grosse carabine, les deux cents hommes étant placés devant moi. Ce fut alors un tumulte indescriptible. Les brutes ahuries, grondant et mugissant, voulant fuir, se heurtaient les unes contre les autres, ne trouvaient pas d'issue, défonçaient le radeau végétal, et couvraient tout d'éclaboussements prodigieux.
La lutte avec le fouillis herbu restait pendante. Quatre jours s'y étaient consumés; le cinquième, tous les efforts devinrent inutiles. Notre seule alternative était de reculer; et, une fois sortis de l'impasse, de chercher vers le nord une autre déchirure de ce réseau désespérant, issue dans laquelle nous puissions passer.
La marche rétrograde, heureusement opérée, nous fit gagner une eau libre, où il ne nous restait plus à franchir qu'une barrière d'une quarantaine de brasses pour atteindre le point de jonction de toutes les parties du fleuve. Ce point important est désigné sur nos cartes par le nom de lac No; mais dans le pays, les mariniers l'appellent toujours Mogrên-el-Bohoûr, ce qui veut dire Bouches-des-Courants.
Pour n'être que de deux cents pieds, l'obstacle n'en paraissait pas moins insurmontable. Non-seulement nos bateaux étaient chargés de grain, mais construits du bois le plus lourd, et d'un large et d'un massif inusités. Cependant quelle que fût leur pesanteur, quelle que fût leur surface, il n'y avait pas autre chose à faire que de les traîner sur l'herbe, et le soir cette chose impossible était faite. Les hommes, n'ayant que leur force et leur courage, le dos appuyé à l'arrière, avaient fait avancer chaque barque tour à tour, déchirant l'herbe qui s'amoncelait et qui reculait devant eux.
Ce que nos cartes appellent le lac No est simplement l'expansion des eaux confluentes du Bahr-el-Ghazal et du Bahr-el- Djébel. Le courant de celui-ci, qui vient du sud, côtoie la rive orientale du bassin, rive apparente qui n'est formée que de papyrus. Pour trouver la rivière des Gazelles, il faut prendre à l'ouest et suivre le lac qui se rétrécit graduellement. L'eau y est basse en toute saison ; lors de notre retour, époque où l'inondation était à son maximum, nous y avons échoué à plusieurs reprises. Des îles flottantes de papyrus, d'une étendue considérable, se voyaient çà et là et brisaient l'uniformité de la nappe.
Le passage qui conduit au Ghazal a toutes les propriétés de