‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 6 sur 251 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

avança en hésitant. Avec lui se trouvait une jeune fille entièrement voilée. Je crus être en présence d'un marchand d'esclaves, et le tahleau d'Horace Vernet me revint à l'esprit; mais j'étais dans l'erreur. Le petit homme ayant déroulé mystérieusement l'enveloppe d'un paquet, déploya un splcndide caftan de soie jaune. Il était, paraissait-il, marchand tailleur; et la jeune fille au voile était une esclave d'Enarea, qui, vendue autrefois pour un lucre infâme, trafiquait maintenant de sa heauté, sous l'influence du môme mohile. Le superhe caftan, douhlé de fausse hermine, ressemhlait assez à la rohe de chamhre d'Ivan le Terrihle, celle que l'on voit au couvent de Troïtsky, près de Moscou. Il avait été commandé par la jeune fille, qui refusait de le payer; d'où la comparution de la helle, amenée par le tailleur pour donner plus de force à la demande; ce fut le contraire qui arriva.

Quelle était l'origine de la troisième cause? Je l'ignore, mais le dénoûment ne fut guère moins imprévu que celui de la campagne d'Abyssinie. Selon toute apparence le gouverneur cherchait à concilier deux Arnautes. Le discours se faisant en langue turque, je n'y comprenais rien, lorsqu'on apporta des pommes, dont quelques-unes furent placées devant le juge, avec l'intention évidente de faciliter l'accord. Tout à coup, il y avait eu sans doute quelque malentendu, les pommes, lancées avec fureur, volèrent dans toutes les directions ; et l'affaire se termina par la fuite des deux parties.

C'était le gouverneur qui, jetant la première pomme, avait fait naître le bombardement. Je l'ai vu, de mes propres yeux vu, et suis prêt à en déposer devant Sa Hautesse elle-même. Si quelqu'un jugeait le fait invraisemblable, le croyant incompatible avec la gravité ou l'indolence des Turcs, je lui dirais que l'extension des rapports de ceux-ci avec des tempéraments plus actifs que le leur, a beaucoup altéré leur caractère, et qu'aujourd'hui l'on ne doit pas attendre plus de modération d'un bey d'Egypte, dont la patience est mise à l'épreuve, que d'un caporal bavarois.

Bien que ces détails paraissent n'avoir aucune relation directe avec l'intérieur de l'Afrique, ils n'en avaient pas moins d'intérêt pour nous, en ce sens qu'ils démontraient combien, en fait d'administration, tout ce qui est turc ou mahométan, reste inébranlable sur ses anciennes bases. Quelle que soit l'importance que doive acquérir la ville de Suez, qui deviendra l'entrepôt du

g'obc entier, des scènes judiciaires, pareilles à celles que nous y avons vues s'y reproduiront tant que le dernier de ses pachas n'aura pas quitté ce monde.

Depuis ma première visite, datant de janvier 1864, c'est-à-dire en cinq ans, le nombre des habitants de Suez avait triplé. A elle seule, la guerre d'Abyssinie avait fait presque doubler la population. Une partie du camp, formé pour recevoir les troupes en marche, et d'immenses magasins à fourrages, — toute une bourgade — rappelaient le souvenir de cette heureuse entreprise.

Le canal d'eau douce, terminé depuis cinq ans, n'avait pas sensiblement amélioré la campagne; la désolation y régnait toujours. Pas de jardins, pas d'arbres, pas de verdure où l'œil pût se reposer du bleu du ciel, du bleu des flots. Les espérances qu'avait fait naître ce canal ne s'étaient nullement réalisées1; le dépôt fertilisant ne s'effectuait qu'avec une extrême lenteur, et n'avait encore rien produit, excepté à la base des montagnes de Mokkatan, où les bandes de terre, non imprégnées de sel, sont arrosées par un bras du canal. Il y avait là de grands champs de légumes, et une quantité de plantes du désert, qui, venues d'elles-mêmes, augmentaient la verdure. Le touriste y pouvait trouver sans peine la rose de Jéricho, cette fleur célèbre qu'il aurait vainement cherchée aux environs du Caire.

Pour me rendre à Khartoum j'avais choisi la voie maritime qui me faisait éviter le grand désert de Nubie. Cette route, par Souakin et par Berber, est à la fois plus rapide et moins coûteuse que celle d'Assouan et de Korosko ; mais les traitants qui voyagent avec leur cargaison auraient tort de la prendre, vu l'élévation des droits de sortie et d'entrée qui frappent les marchandises à Suez et à Souakin.

Je pensai que le meilleur parti à suivre était de gagner Djedda, où je louerais un navire qui nous conduirait sur l'autre rive; et je pris pour cela un petit paquebot français, de préférence à l'un des vapeurs égyptiens qui font le trajet de Suez à Massaouah. Ces steamers, beaucoup plus grands que le nôtre, touchent bien à Djedda, voire à Souakin, mais ils ne sont pas disposés pour le commun des voyageurs.

1, L'amélioration qui, en 1869, pouvait être insensible, a fait de grands progrès depuis cette époque. L'arrivée de Peau, dans les lacs Amers a déjà singulièrement modifié le climat. Il pleut maintenant dans le pays, et avec assez d'abondance pour faire transformer le système de construction précédemment en usage. Voir le rapport de M. de Lesseps à l'Académie des Sciences de Paris, séance du 22 juin 1874.

{Noie du traducteur.)

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