Bruce, VI, c. xiv
rejeté le Bahr-el-Azrek dans l'ombre1. Ismaïl Pacha était dans le vrai, en disant que chaque voyageur nouveau à la recherche du problème avait ses propres sources du Nil. Quant à moi, je n'éprouve nul embarras à confesser que je ne les ai pas découvertes.
Le vent nous était favorable, et tant que nous nous dirigeâmes au nord-ouest, nos progrès furent rapides; mais le canal, qui allait en se rétrécissant, dévia de cette ligne et forma de brusques détours où il fallut employer les gaffes. Là, ainsi qu'en amont, les herbes flottantes constituaient des semblants de rives. Les troupeaux des Dinkas paissant dans la plaine, montraient la véritable situation de la terre ferme; et la ligne boisée, qui se voyait au delà, indiquait l'endroit jusqu'où s'étendent les inondations.
Au nord de l'embouchure du Ghazal, se rencontrent les limites des Chillouks et des Dinkas ; entre les deux territoires, est celui qu'habitent les Nouërs.
A différents endroits, j'entrepris d'herboriser sur les îlots flottants; et par les trous nombreux de leur tissu, je péchai diverses plantes du plus haut intérêt. Le Ghazal est spécialement connu pour la beauté de ses nénufars [nymphœa stellata et nymphœa lotus). Partout, la surface de Feau est ornée de leurs corolles blanches, rouges ou bleues. Enracinés plus bas, ils projettent de longues tiges qui passent par les fissures de l'îlot, et qui portent leurs fleurs et leurs feuilles au grand air, comme les poissons
1. Les paroles incriminées s'expliqueraient aisément. Dans tous les cas, le désir de faire valoir sa découverte aux dépens de la vérité n'a certes pas animé Baker, même sans qu'il y pensât; lui, qui allait à la rencontre de Speke pour lui prêter assistance, et qui, à bout de forces et de ressources, est revenu sur ses pas afin de vérifier les assertions de son prédécesseur , assertions qu'il a été heureux de confirmer (voy. Découverte de V Albert Nyanza, p. 364). Il n'a pas visité le Bahr-el-Ghazal; et ce qu'il en rapporte, dans les termes les plus simples, est certainement ce qu'aurait dit Schweinfurth, s'il n'eût fait que traverser le lac No. L'appréciation de ce lac par Baker est absolument la même que celle du docteur allemand. Speke n'a pas songé davantage à déprécier la Gazelle, au profit du Sommerset; et il serait facile de justifier Bruce, dont les erreurs, très-pardonnables à l'époque où il les a commises, sont beaucoup moins nombreuses qu'on ne l'avait cru d'abord. Qui peut dire qu'à cette époque, d'ailleurs, la prairie flottante ne couvrait pas entièrement le Bahr-el-Abiad? Si aujourd'hui un voyageur arrivait pour la première fois à l'embouchure de la Girafe, ne lui serait-il pas possible de ne voir dans le fleuve, dont sa rivière ne serait qu'une branche, qu'un simple filet d'eau s'échappant d'un marais ? Nous admettons que, préoccupé d'une recherche ou d'une trouvaille, l'explorateur ne voie pas ce qui est à côté ; nous admettons que l'enthousiasme de la découverte puisse aveugler celui qui l'éprouve; mais nous ne supposerons jamais que l'erreur est volontaire chez ces hommes qui risquent leur vie pour nous éclairer.
( Note du traducteur.)