CHAPITRE III
venaient d'un air grave, et qui, de temps à autre, fouillaient de leur énorme bec les marges vaseuses de la rivière. C'étaient des balœniceps rex, curieux échassiers du genre le plus rare. Ils doivent leur nom scientifique à la grosseur disproportionnée de leur tête ; et celui d'abou-markoub (père de la babouche) que leur cion-
Baleiniceps roi.
tient les bateliers, à la coupe de leurs mandibules. Avant 1850, l'Europe n'avait encore reçu aucune dépouille du baleiniceps; les naturalistes ne comprenaient pas qu'un oiseau de cette taille (quatre pieds de hauteur), et d'un aspect si remarquable, fût resté inconnu jusqu'à cette époque. Ils ignoraient que l'habitat de cet oiseau est extrêmement limité et qu'il n'en sort pas. On n'a jamais vu nicher le baleiniceps qu'au bord du Ghazal et dans la province centrale du Bahr-el-Djébel.
Je fus assez heureux pour atteindre le premier qui nous apparut; ma balle le frappa dans le dos et le fit tomber. Ses ailes mesuraient deux mètres soixante-deux centimètres d'envergure. Un autre fut également blessé; mais en dépit de l'activité de leur poursuite, mes hommes ne purent le saisir.
D'après nos observations, le baleiniceps vit généralement seul et recherche les endroits retirés1. On le voit rarement au sommet des fourmilières, qui, ça et là, s'élèvent de quelques pieds audessus de la végétation. Sur les terrains bas, il se tient fréquemment dans la pose où le représente notre gravure : debout sur une patte, et son large bec appuyé sur le jabot. Sa grosse tê!e domine le fouillis d'herbe et le fait toujours découvrir.
Par sa conformation générale, il se place entre le héron et le pélican, tandis que sa jambe est celle d'un marabout. Il saisit sa proie avec le bec, et produit le claquement de la cigogne. Ce bec vigoureux et sonore paraît fournir la preuve que, dans la nature, toute chose n'est pas parfaitement adaptée à l'usage qu'elle doit avoir, car chez l'adulle il n'est plus symétrique; les mandibules ne correspondent pas l'une avec l'autre ; elles retombent chacune de son côté, et vont de travers, comme les mâchoires d'une vieille femme2.
Le baleiniceps paraît voler difficilement, et porte dans l'air sa lourde tète sur son cou, alors tendu dans toute sa longueur comme celui du héron. En hiver, cet échassier est d'un brun pâle et fuligineux avec les ailes noires. Il fait sa ponte à l'époque des
1 Peut-être cela tient-il à ce qu'il est en petit nombre sur les bords du Ghazal. Il en est de même sur la partie des rives du Bahr-el-Djébel qu'il habite. C'est entre celui-ci et le Rohl, dans un marais qui s'étend du cinquième au huitième degré de latitude nord, que paraît être le principal cantonnement du baleiniceps. Là, il vit par groupes d'un chiffre très-variable : depuis deux individus jusqu'à une centaine. Dès qu'on l'inquiète, le groupe déploie ses ailes, et, rasant la surface de l'eau, va se poser à peu de distance. Au coup de fusil, toute la bande s'envole, et, après avoir tournoyé dans l'air à une grande hauteur, s'abat sur les arbres les plus élevés, où il reste jusqu'au moment où tout sujet d'inquiétude a disparu. Voy. Petherick, the Soudan and central A frica, p. 475. [Note du traducteur.)
2. Ne faudrait-il pas voir, dans cette asymétrie des mandibules, le résultat des efforts qu'exige chez l'adulte une proie plus résistante, et y reconnaître l'adaptation du bec à cette exigence? Nous en avons un exemple dans ie bec croisé de nos climats qui a besoin d'une grande force pour briser les cônes des arbres verts, dont les semences forment une partie de sa nourriture. A propos du bec si remarquable du baleiniceps, nous ferons observer que le crochet de la mandibule supérieure sert, entre autres usages, à éventrer les bêtes mortes, peut-être agonisantes, dont notre échassier dévore les entraides, ce qui montre chez le baleiniceps roi des goûts de vautour. La ressemblance qu'offre la jambe de cet oiseau avec celle du marabout, qui est un mangeur de charogne, répondrait alors à une similitude d'appétits.
[Note du traducteur.)