‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 55 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

pluies; son nid est grand, formé de liges d'ambatch et toujours placé au bord d'une eau découverte.

Nous nous arrêtâmes au milieu de plusieurs groupes de cabanes; les indigènes amenèrent des moutons et des chèvres et la vente commença. Là, nous étions au cœur de la population noucre, dans un district appelé Nyeng; nous y restâmes jusqu'au 16. Pendant cette halte, je passai toutes mes journées dans mon esquif d'ambatch, à herboriser sur la rivière.

Les Nouërs sont un peuple guerrier, et constituent pour les Dinkas un ennemi redoutable. Leur territoire, situé près de l'embouchure du Sobat et de celle du Ghazal, est évidemment entouré de peuples hostiles. Par la plupart de leurs coutumes, ils ressemblent aux Chillouks et aux Dinkas; mais leur dialecte diffère des idiomes de ces deux peuplades. L'élève du bétail est leur principale occupation; décrire leurs usages serait nécessairement répéter ce qui a été dit sur les tribus voisines. A l'égard de leur costume, il suffira de mentionner que les hommes vont absolument nus ; que les femmes portent modestement une frange d'herbe autour des hanches, et les jeunes filles un tablier de même espèce. Leur chevelure est souvent teinte en un rougebrun qui s'obtient en laissant les cheveux, pendant quinze jours, recouverts d'une pâte faite avec de la cendre et de la bouse de vache. La toison est parfois taillée très-court; certains individus, chez qui elle est peu abondante, y suppléent par un tissu de fils de coton, formant perruque, et teint avec de l'ocre rouge.

Les cases des Noùers ressemblent à celles des Dinkas. Toujours propres, elles sont entourées d'une aire libre, et dont le sol est battu avec soin. A l'intérieur, une couche épaisse de cendre de bouse de vache, calcinée jusqu'à être parfaitement blanche, sert de literie et vaut mieux que toutes les moustiquaires de n'importe quel genre.

Cette loi remarquable de la nature qui veut que des conditions d'existence semblables produisent des types analogues dans tous les rangs de la création animale, ne se manifeste nulle part sur terre plus clairement que dans cette région. Il n'y a pas de doute .que, dans les localités où les traits du pays offrent une différence notable avec les lieux environnants, les hommes et les animaux n'aient entre eux de singuliers rapports, et ne montrent dans leurs penchants une certaine concordance. Les Noïiers, les Chillouks et les Dinkas nous en fournissent la preuve ; chez eux la coïncidence est frappante. Stationnés dans les plaines marécageuses

des bords de la rivière, ils diffèrent totalement des peuplades qui vivent dans les districts rocheux de l'intérieur. « Leur vue, dit Heuglin, vous laisse cette impression : qu'ils occupent parmi les hommes, la môme place que les flamants parmi les oiseaux. » Rien n'est plus vrai. Les habitants de ces marécages auraient probablement une membrane entre les orteils, si la prolongation insolite de leurs talons et la largeur de leurs pieds plats ne les en avaient dispensés. Une autre similitude remarquable avec les oiseaux de marais est l'habitude qu'ils ont de se tenir, jusqu'à une heure de suite, immobiles sur une jambe, l'autre appuyée au-dessus du genou. Les grandes enjambées qu'ils font lentement par -dessus les roseaux ne peuvent être comparées qu'à celles de la cigogne. Des membres inférieurs longs et secs, une tête petite et déprimée, emmanchée d'un long cou, achèvent la ressemblance.

Nous passâmes devant les dernières cases des Nouers ; le lendemain, nous vîmes le premier bois que l'on rencontre sur les rives du Ghazal. Des fourmilières de plus de dix pieds de hauteur s'éparpillaient dans la plaine et en rompaient seules l'uniformité de niveau. Elles se trouvaient souvent au milieu d'un fourré; cela provenait de ce que la tige d'un arbre avait été prise originairement pour servir d'axe à l'édifice. Bien que ce pilier fût mort, des rejetons avaient surgi des racines que les fourmis n'avaient pas détruites, et le rideau avait enveloppé le monument. Visibles sur ces tourelles, les traces de l'inondation montraient que la moyenne des crues est de trois à quatre pieds au-dessus de l'étiage.

La rivière traverse là une charmante scénerie; elle y déroule ses méandres au milieu de bosquets enguirlandés de volubilis rouges, et d'où s'élève de temps à autre un grand tamarinier. Je rencontrai en cet endroit un nouveau représentant de la flore du centre de l'Afrique : l'euphorbe en arbre, euphorbe candélabre ; c'était une variété se distinguant de l'euphorbe des highlands d'Abyssinie par la confusion de ses branches. D'aspect bizarre, ce curieux végétal ressemble aux cactacées du Nouveau-Monde, dont il paraît occuper ici la place. Il a, comme les cactus, la faculté de se reproduire par un fragment de ses branches mis en terre ; et de même que le cierge l'est au Mexique, il est employé dans cette région pour enclore les domaines.

La chasse était facile et fructueuse ; perchés en foule sur les papyrus, les canards tombaient à chaque coup, et approvision-

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