CHAPITRE III
naient la table. Nos hommes, tous habiles nageurs, allaient à mesure chercher les victimes, ce qui ne retardait pas notre marche.
Le jour suivant, la brise nous fut défavorable; il fallut s'arrêtera la lisière du fouillis de roseaux et d'herbes diverses qui bordaient la rive. Je profitai de cet arrêt pour me donner la jouissance de pécher quelques plantes. Les nénufars surpassaient toute description ; ils auraient fait l'ornement des serres les plus somptueuses. J'aurais voulu naturaliser parmi eux la reine des eaux, la Victoria regia; je n'ai pas réussi. Les graines que j'avais apportées à cette intention n'ont pas même germé. Peut-être, — bien que je les eusse conservées dans l'eau, — peut-être la chaleur de ma cabine les avait-elle fait mourir. Je ne peux me vanter d'avoir introduit dans cette partie de l'Afrique que deux plantes représentant les cultures d'Europe : le soleil et la tomate. • Sur le Ghazal, qui ordinairement a une largeur de trois cents pieds, abondent des masses épaisses de potamogéton, de trapa et d'ottélia à fleurs jaunes. De même que celles des nénufars, les graines de cette dernière plante se développent dans un mucus gommeux ; elles ressemblent au sésame et sont recueillies par les indigènes, qui, après les avoir fait sécher, les réduisent en une sorte de farine. Suivant nos bateliers, très-affirmatifs à cet égard, c'est un aliment sain et un excellent remède contre l'indigestion. J'ai été fort étonné d'apprendre que la comestibilitô du trapa, — mâcre ou châtaigne d'eau, — si abondant sur la rivière, n'était pas connu des indigènes.
Nous abordâmes, vers le soir, près de l'embouchure du Bahrel-Arab, dans une forêt d'arbres peu élevés, où le stéphégyne de l'Ouest africain paraît avoir son extrême limite orientale. Le bois de cette rubiacée est léger et tendre ; néanmoins ses branches fournissent à la navigation des mâts plus forts et plus droits que pas un autre arbre de ces parages, où le bois de charpente est si rare.
A sa jonction avec le Bahr-el-Arab, le Bahr-el-Ghazal a environ mille pieds de large; mais en amont de l'embouchure, sa condition est tellement différente qu'évidemment le Bahr-el-Arab joue un rôle très-important dans toute cette partie du bassin.
Ce que les mariniers désignent sous le nom de fleuve des Gazelles, n'est en réalité que le canal qui s'étend du lac No à l'endroit où s'arrête leur navigation. Pour eux, ce n'est pas une rivière dans le sens hydrographique du mot, une rivière telle que
le Bahr-el-Arab ou le Bahr-el-Diour. Le courant y est insensible: ce n'est qu'à l'embouchure de l'Arab qu'il est possible de le mesurer; et la profondeur du chenal, qui en amont de ce point est de quinze pieds au maximum, n'est jamais ensuite de moins de trente pieds. Bref, après avoir comparé tous les renseignements que j'ai pu recueillir dans l'ouest, jusqu'aux dernières limites où je sois parvenu, j'en suis arrivée cette conclusion : que le Bahrel-Arab est la branche principale. Il ne saurait être passé à gué en aucune saison, à trois cents milles de son embouchure, tandis qu'à certaines époques, le Bahr-el-Diour ne peut pas même être suivi à pareille distance.
Toutefois, le Ghazal est bien un cours d'eau. Les plaines qu'il traverse sont d'un niveau trop uniforme pour que l'on puisse reconnaître à première vue les véritables limites de son débordement; mais lorsqu'on s'est familiarisé avec la flore du pays, il est facile de découvrir des indices qui permettent de se former à cet égard une opinion assez juste. En conséquence, j'ai pu, lors de mon retour, me donner à moi-même des preuves suffisantes pour établir que la Gazelle, unie à l'Arab et au Diour, est une rivière au même titre que les autres. Son courant n'est, il est vrai, produit que par le mouvement des eaux qui lui arrivent de l'ouest et du sud, et il est facile de le comprendre, la différence du niveau entre Khartoum et le Mechra, point extrême de sa navigation, n'étant que de cent pieds. Elle a donc, à première vue, l'aspect d'une eau morte. Mais qu'au-dessus de l'embouchure d'une rivière aussi importante que le Bahr-el-Arab il y ait, à l'époque de l'étiage, un volume d'eau pareil à celui que nous avons trouvé, confirme la supposition que j'ai faite dès mon entrée dans la Gazelle, à savoir : que l'étroit canal qui nous a fait traverser le pays des Noûers ne peut pas être toute la rivière, et qu'il existe, vers le nord, d'autres bras plus importants que l'épaisseur des herbes rend inaccessibles.
En amont de l'embouchure de l'Arab, il se fit dans la scénerie fluviale un remarquable changement. Plus d'obstacle à notre course, et les îles flottantes étaient chargées en partie de fougères splendides, en partie de fleurs variées. Les gaffes suffisaient à éloigner les bateaux de ces masses végétales, non moins résistantes que des amas de glaçons. Bien que très-faible, le mouvement de ces radeaux fleuris montrait qu'en dépit de sa langueur l'eau avait une marche continue vers l'est.
La rivière, d'une profondeur maximum de quatorze à quinze