CHAPITRE III
pieds, de fafttit au minimum, coulait sur un tapis d'herbe où de petites tortues, à l'écaillé brillante et d'un brun-marron, paissaient tranquillement. Cette prairie submergée se composait exclusivement de la vallisnère éthiopienne, dont les sœurs du nord, qui habitent les eaux du Pô et celles du Rhône, ont servi de thème à l'admiration des poètes. Delille a chanté les amours de cette plante en des strophes chaleureuses \
Sur l'autre bord, au delà des limites qu'atteint l'inondation, à une distance d'une ou deux lieues, se déployaient de grandes étendues boisées. Entre la rivière et ces bois, on apercevait des éléphants, dont les allées et les venues démontraient que, au moins à cette place, il y avait un sol ferme.
Le canal, où favorisée par la brise notre marche était rapide, allait toujours s'élargissant; plus nous approchions de la source de la rivière, plus les bords s'écartaient. La vue de pêcheurs dont les canots, creusés dans des troncs d'arbres, étaient attachés deux par deux, nous fit comprendre que nous arrivions chez les Dinkas; et l'on aperçut bientôt, sur la rive gauche, des enclos à bétail, entourés de huttes en chaume peu élevées. Notre bateau approchait du terme de son voyage; la marche était sud-sudouest. Un craquement qui se fit dans l'air nous apprit que notre énorme vergue était brisée de nouveau; et ce fut à force de rame et de gaffe que nous atteignîmes un grand village situé au couchant, à peu près à l'extrémité de la rivière. Nous avions alors gagné l'impasse que les Dinkas ont appelée Kitt. Peu de temps avant, nos barques avaient croisé l'embouchure du Diour, qui paraît se diviser en plusieurs branches. Si le reis ne me l'avait pas signalée, je n'aurais certainement pas remarqué cette embouchure, tellement les traits de ce réseau aquatique sont uniformes.
Dans leur joie d'avoir remonté le Ghazal aussi vite et sans accident, nos hommes passèrent toute la nuit à festiner.
Le reste du voyage était peu de chose; et le 22 février, de bonne heure, nous étions au Médira. Cet endroit est le Port Rek de
1. Castel l'a fait avec non moins d'éloquence. Rien de charmant, il est vrai, comme les amours de cette ondine. L'époque venue, la femelle, dont la tige roulée sur ellemême s'allonge en proportion de la hauteur de l'eau, paraît à la surface. En même temps la fleur mâle, retenue dans le fond par une tige courte et rigide, brise ses liens, va s'épanouir en liberté, et se livre au courant pour rejoindre l'épouse immobile, l'embrasser et mourir. Le mariage accompli, la spirale se resserre, et la femelle retourne dans l'eau, mûrir sa graine et la répandre.
(Note du traducteur.)
nos cartes, nom qui appartient à une section des Dinkas. Les Reks furent, parmi les indigènes, les premiers alliés des marchands, et leur fournirent des porteurs longtemps avant que le commerce ciïl des établissements dans l'intérieur des terres. Nos barques avaient mis trente jours pour venir de Khartoum, déduction faite des baltes. Sans les courses que j'avais tenu à faire sur les rives,Ue voyage aurait pu aisément s'accomplir en trois semaines.
Au-dessus de l'embouchure si peu praticable du Diour, le chenal se continue sur une longueur de seize milles et forme ensuite le cul-de-sac dont il vient d'être question. En cet endroit, lorsque les eaux sont grandes, il n'y a pas le moindre courant ; mais en mars et en avril, époque de l'étiage, on observe, à différentes places, un mouvement rétrograde. C'est manifestement un ancien lit du Diour ou de quelque rivière qui se sera détournée. Il n'est pas facile d'expliquer le fait, mais ce canal, ainsi que je pense le démontrer plus loin, me paraît être le déversoir navigable de quelque lac intérieur, dans lequel se déchargent une quantité de ruisseaux : l'analogue de ce que serait le delta de la rivière de Canton, s'il était nivelé, rempli d'eau et transporté au loin dans les terres. L'inégalité de profondeur du chenal, qui semble provenir de quelque bizarrerie dans la conformation du sol, ou de l'irrégularité de répartition des masses végétales, n'est que la conséquence de l'ancien état de choses, alors que le bras principal coulait entre des rives mieux définies et plus rapprochées.
Arrêtons-nous un instant pour résumer nos impressions. La quantité d'eau que le Bahr-el-Ghazal fournit au débordement du Nil reste toujours à connaître. Dans le débat soulevé par la question des sources, il paraît avoir des droits non moins valides que le Bahr-el-Djébel au titre d'aîné, parmi les générateurs du fleuve divin. Véritablement il semble être au Bahr-el-Djébel ce que le Nil-Blanc est au Nil-Bleu. Dans la saison des crues, le Ghazal inonde un très-large territoire. En mars, époque où il est au plus bas, il se fractionne dans sa partie supérieure en de vastes mares à peu près stagnantes; tandis qu'inférieurement, il se divise en canaux étroits, où il se traîne avec langueur. Ces canaux, encombrés d'une végétation excessive, cachent sous leurs tapis flottants, soit dans leurs profondeurs libres, soit mêlé à une couche de vase insondable, un volume d'eau qui défie tous nos calculs. L'ensemble de toutes ces eaux forme la