‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 59 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

sent provisoirement. Comme on peut le voir par la carte cijointe, le débarcadère du Port-cl-Rek est à peu de distance de cet îlot, sur la rive méridionale du bassin.

Tel est le canal que tous les explorateurs de cette contrée, depuis les centurions de Néron, dont parle Senèque, jusqu'à nous, ont suivi pour atteindre l'endroit que les Nubiens appellent le Mechra.

Le premier bateau qui, de nos jours, soit entré dans la rivière des Gazelles est celui d'un marchand de Khartoum, appelé Habeschi (1854). Deux ans après, vint le consul Petherick, qui le premier ouvrit des relations commerciales avec les tribus de ces régions lointaines1. A cette époque, où l'existence du Balir-el- Arab et celle du Bahr-el-Diour étaient ignorées, les arrivants durent éprouver une grande surprise, lorsque, d'une rivière aussi large, ils entrèrent brusquement dans le labyrinthe d'où sortait cette rivière, devenue tout à coup importante sans qu'on lui ait vu d'affluent navigable2.

Je passai la fin de février et presque tout le mois suivant au camp de l'îlot, attendant l'arrivée des hommes qui devaient porter mes bagages et m/ accompagner à la zèriba de Ghattas. Assez heureux pour échapper aux tristes effets qu'aurait dû avoir ce séjour prolongé, dans un endroit aussi malsain, j'attribuai en grande partie cette immunité à l'usage préventif de la quinine. Tous les jours je prenais huit ou neuf grains de ce médicament, répartis en trois doses et mis en capsule. Je recommande vivement cette méthode à tous les voyageurs; en masquant l'amertume de la drogue, elle met à l'abri des nausées, qui augmentent la prédisposition à la fièvre, et qui souvent empêchent de supporter le remède. J'ai continué ce traitement jusqu'au jour où il m'a été donné de respirer l'air plus pur de l'intérieur, et sans que ma constitution en ait souffert. Toutefois ce moyen n'ayant pas réussi à tout le monde, je présume que les effets de la quinine varient suivant les tempéraments ; et il serait bon que chacun vît d'abord quel est son degré de sensibilité à l'égard de cet alcaloïde.

On sait combien de victimes a déjà faites ce climat meurtrier ;

1. C'est en décembre 1853 que Petherick arriva au fond de l'impasse, et débarqua sur un îlot qu'il appelle Kyt. L'année suivante, 1854, il passait plusieurs mois chez lesReks, et envoyait ses hommes jusque chez les Diours.

{Note du traducteur.)

2. Aux yeux de Petherick ce n'était pas une rivière, mais un lac. Voy. The Soudan and central Africa, pages 3G2 et suivantes. (Note du traducteur.)

il peut être dit, sans exagération, que la moitié des Européens qui se sont aventurés dans ces marais, ont succombé à la fièvre qu'ils y avaient prise. L'expédition de Mlle Tinné (1863), sur neuf personnes de race blanche, en a perdu cinq, parmi lesquelles fut le docteur Steudner, qui me précédait dans l'examen de la flore de cette région. Il mourut au commencement du voyage; et Heuglin passa la majeure partie de son temps si précieux à souffrir de la fièvre. Les missions fondées par des Autrichiens à Gondokoro et à Sainte-Croix, établissements qui aujourd'hui n'existent plus, avaient encore subi une mortalité plus grande. J'étais à Trieste, en partance pour l'Egypte, lorsqu'un de ces consolateurs de Job, que l'on trouve partout,' m'apprit la mort du lieutenant le Saint, de toutes les nouvelles de ce genre celle qui m'a le plus impressionné. Quelques mois avant, la Société géographique de Paris avait chargé cet officier de marine d'explorer le pays des Niams-Niams, précisément la contrée vers laquelle je me dirigeais. La durée du voyage préliminaire de le Saint avait été prolongée par l'état de la Girafe, qu'obstruaient les amas d'herbe; et le jeune officier était mort avant d'avoir atteint le pays où ses travaux devaient commencer.

Je ne peux pas quitter le Mechra sans dire quelques mots du caractère, de la scénerie et des habitants de cette région aquatique. Dix-huit bateaux, appartenant à des Khartoumiens, s'y trouvaient à cette époque à demi enfoncés dans la vase et dans l'argile et solidement enclavés dans la jungle. Approcher du débarcadère et s'y faire une place exigeait les plus grands efforts. Il fallait pour cela gagner à reculons une eau découverte; on y jetait l'ancre; puis on allait amarrer la barque aux racines d'une forte masse de papyrus; et le massif était remorqué près du bateau, où il restait jusqu'à ce que la brise poussât fun et l'autre vers la rive opposée, lieu du débarquement. Il y avait ainsi une nouvelle Délos à chaque arrivée; mais la berge se trouvait bloquée par cette bordure de roseaux, amenée du large, bordure qu'il fallait franchir. Des allées étaient alors ouvertes au moyen du fer et de la flamme; et sur la pelouse élastique qui en formait le sol, les grandes racines de papyrus s'entassaient en quantité suffisante pour que la chaussée fût praticable.

La plupart des îlots étaient ornés de gracieux massifs d'arbustes et de légers bouquets d'arbres; mais tous les ans la hache des étrangers y fait de nouveaux ravages.

En dépit de l'uniformité des papyrus et de l'aspect aride des

Le lieuiei ant le Saint.

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