‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 60 sur 251 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

savanes, dont l'herbe était desséchée, la scénerie d'hiver de ce curieux archipel n'était pas dénuée de charme. Les sombres couronnes des tamariniers, toujours verts, se détachaient sur la ramée grise et nue des acacias. Entre ceux-ci apparaissaient les groupes excentriques de l'euphorbe candélabre, aux touffes enlacées, qui de tous côtés fermaient l'horizon et offraient, sur les îlots voisins, une dégradation de couleur des nuances les plus diverses. C'était surtout le matin qu'il fallait voir cette douce scénerie, quand au lever du soleil un voile de brume flottait sur la plaine humide, et allait çà et là borner la perspective, d'une façon qui aurait prêté sa magie à n'importe quel paysage.

Protégés par les ramifications du marais contre, les bêtes dangereuses de la terre ferme, nous n'avions à craindre que les attaques de l'homme, le plus déterminé de tous les déprédateurs ; et à vrai dire, la crainte n'était pas bien grande. Certes il n'existe pas au monde de contrée où le brigandage soit plus libre et la licence plus complète que dans ce coin de l'Afrique; mais, comme toujours, il y a compensation. Un homme en vaut un autre; et de la faculté de se faire justice à soi-même résulte un état de défense qui donne repos et sécurité, aussi bien qu'en d'autres lieux. Les indigènes qui, autour du bassin, occupent totalement le pays, sur une large étendue, appartiennent à la nation des Dinkas, dont les avant-postes, du côté de l'est, s'approchent de la frontière du haut Sennaar, et dont les tribus se comptent par centaines.

L'un des personnages les plus importants des Laos, section voisine, était une vieille femme qu'on appelait Chol. Excessivement riche, cette femme exerçait une grande autorité dans le Mechra, où elle jouait à peu près le rôle de chef. Toute sa fortune consistait en bétail, suivant l'antique usage du patriarcat, et Chol aurait été ruinée depuis longtemps par les Nubiens, sans les services qu'elle pouvait leur rendre. La nécessité, pour ces bandits, d'avoir là un port où ils fussent en sûreté, dominait chez eux le goût du pillage. Il fallait qu'une de leurs barques, après le départ des autres, pût rester seule au mouillage pendant la saison des pluies, sans avoir rien à craindre. Conséquemment les gens des bateaux respectaient la portion de la rive où paissaient les troupeaux de Chol; et, de son côté, Chol usait de son influence pour maintenir les indigènes en bons termes avec les étrangers; car le moindre conflit pouvait lui faire perdre tous ses biens. En raison de la couleur de mon visage, on lui avait dit que j'é-

tais le frère de la signora; el la vieille dame était venue me rendre visite le jour même de mon arrivée. La plume est impuissante à dépeindre cet aspect répulsif. Une peau grossière, d'un vilain noir, un cuir tanné et ridé ; le corps défait, la démarche chancelante; pas une seule dent; les cheveux gras et rares, tombant çïi et là en maigres tire-bouchons. Autour des hanches, un lambeau graisseux de peau de mouton, ifrangé de perles blanches et d'anneaux de fer; aux poignets et aux chevilles, toute

La vieille Chol.

une quincaillerie : anneaux et chaînons de fer, de laiton et de cuivre, assez forts pour retenir un prisonnier. Autour du cou, des chaînes de fer, pendant sur la poitrine, en compagnie de morceaux de cuir, de boules de bois et de je ne sais quel encombrement. Telle était la vieille Chol.

Un Dinka, autrefois esclave, et se trouvant alors sur un bateau en qualité de soldat, nous servit d'interprète. Pour me faire bien sentir le prix de la visite, et dans l'espoir d'obtenir un cadeau, il commença par vanter la vieille dame et s'étendit longuement

si

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