CHAPITRE I
No're petit paquebot se nommait le Prince Mohammed Tauftk, nom de l'héritier présomptif du khédivat; il appartenait à la Compagnie Soufrière, et avait pour mission de porter tous les quinze jours, aux mineurs du Ghimsah, leur provision d'eau douce. Bien qu'il ne fût pas établi pour recevoir des passagers, je n'y trouvai pas moins toutes mes aises. Ce n'était qu'une embarcation de trois cents tonneaux; mais en divisant en sept compartiments le réceptacle où se mettait l'eau du Nil, on avait économisé beaucoup de place; et une partie de la cale me fut réservée. Enfin, le capitaine était Danois, ce qui était une recommandation de plus.
Ce fut par une matinée mémorable que, le 18 août, le Prince Mohammed se disposa à quitter le port. Malgré l'heure matinale, maints curieux avaient le regard tendu vers le soleil, qui se levait, assombri par une éclipse; et qui, semblable au croissant de la lune, apparaissait au-dessus de la mer comme une faucille d'or.
Nous fûmes encore retenus au mouillage pendant deux jours; p lis notre petit bateau leva l'ancre, et glissa au milieu de ses majestueux voisins, les vaisseaux de guerre, les paquebots de la Compagnie anglaise et ceux des Messageries, qui donnaient tant d'animation à la rade. Une brise fraîchissante du nord-est nous fit traverser le golfe; et, de plus en plus épaisses, des ombres violettes couvrirent le rivage, jusqu'au moment où la nuit voila complètement à nos yeux le mont Sainte-Catherine et celui de Moïse.
Aux premières lueurs du jour nous étions au large de la côte sourcilleuse de la Solfatare. Là nous fûmes salués par les plis flottants des trois couleurs françaises, qui, au milieu du gris monotone, dont tout le pays est enveloppé, offrit à nos regards un brillant point de repos.
D'après le traité qu'elle a fait avec le gouvernement, la Compagnie a le droit d'étendre ses opérations sur cent soixante milles de la côte, au sud du cap Zeït, que forme le territoire égyptien, en face de la presqu'île du Sinaï.
La ligne du rivage est parallèle aux montagnes, dont elle reproduit les contours. Avec le groupe d'îles qui est vis-à-vis, elle constitue l'entrée du golfe de Suez. Nous descendons l'étroit canal qui sépare les îles de la terre ferme, et devant nous se dresse le Ghimsah, masse de gypse pur, aux flancs escarpés, et d'une blancheur de craie. Ce pic a une altitude d'environ deux cents pieds
au-dessus du niveau de la mer; il regarde à peu près le midi; et ainsi que toutes les collines qui bordent cette côte pelée cl déserte, il présente à peine quelques traces de végétation.
Les mines sont exploitées depuis 1867 par une bande de travailleurs, dont vingt-six venus d'Europe, et trois cents de la Haute-Egypte. Elles ont donné pendant quelque temps un riche produit, qui faisait concevoir les plus grandes espérances; mais comme beaucoup de celles que l'on monte dans ce pays-ci, l'affaire décline. D'une part, l'intrigue et la corruption, de l'autre, une cupidité sans frein, ont montré une fois de plus la malechance du Gouvernement, qui semble condamné à ne jamais pouvoir tirer parti de ses ressources naturelles. Un fastidieux procès a mis à nu toute une série de scandales, aussi peu honorables pour les directeurs de l'entreprise que pour les agents du vice-roi.
En 1868, la position était assez triste. Le gouvernement s'est engagé à fournir des mineurs moyennant tel salaire par jour, et à entretenir à Ghimsah un détachement de vingt-cinq hommes, tant pour la défense de la colonie que pour empêcher la désertion parmi les ouvriers. Cette dernière mesure était superflue; les travailleurs, enfermés de tout côté par de vastes déserts, s'échapperaient difficilement; et les Bédouins ne sont guère à craindre. Les passagers du paquebot qui dernièrement a coulé bas à l'entrée du golfe soutiennent qu'ils ont vu sur la côte une bande farouche, composée de deux cents hommes, accourus pour les dépouiller. Ils l'ont dit à Suez, d'où le bruit s'en est répandu. Mais les Bédouins, malgré tous leurs efforts, ne parviendraient certainement pas à réunir une pareille bande en quelques heures. Pauvres fils du désert! je les connais mieux. Le cri d'un estomac vide, jusqu'à être racorni comme une outre desséchée, est la seule voix qui puisse les exciter à la violence. Donnez-leur deux poignées de doura, et vous vous en ferez les meilleurs amis du monde. Leur soif de butin se borne à piller les nids des tourterelles, et à fouiller les îlots voisins de la côte pour y prendre les œufs qu'ils y découvrent.
Protégées par des récifs de corail sans nombre, les rives de la mer Rouge offrent partout un asile assuré aux navires d'un faible tonnage. Il avait suffi de construire à Ghimsah un petit quai de débarquement. Derrière cette jetée se trouvait une grotte, faisant l'office de citerne, dans laquelle se transvasait, au moyen de siphons, l'eau contenue dans le petit navire. Sur