‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 65 sur 251 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dienne, la caravane formait une colonne de plus de huit cents mètres, développement qui exigeait à la fois beaucoup d'ordre, et infiniment de prudence pour que la sûreté ne fût pas compromise. Chaque division avait sa bannière, dont la place était marquée, et dont la couleur différait suivant le traitant qui l'avait pour drapeau. Tous ces étendards portaient le croissant et l'étoile de l'Islam. Celui de Ghattas, qui était blanc, joignait à ces insignes une croix de Saint-André, pour annoncer qu'il appartenait à un chrétien ; mais cette alliance des deux symboles n'excluait pas certains versets du Coran, relatifs à la conquête des infidèles, versets qu'il n'est permis d'omettre sur aucune de ces bannières. Mon drapeau national gisait au fond d'une caisse, soigneusement enveloppé. Je n'avais aucun désir, je l'avoue, de l'exhiber au milieu de sauvages et dans un pays où sa signification n'aurait pas été comprise; mais l'eussé-je voulu, que je l'aurais vainement tenté, comme je l'ai su plus tard. Pas un Nubien n'aurait consenti à suivre un drapeau que n'auraient pas blasonnô le croissant et les passages consacrés. Sur le Nil, les bateaux qui portent des Européens ne méprisent point, il est vrai, les couleurs de ceux-ci; mais dans le pays nègre, où l'autorité égyptienne n'existe pas, la chose est différente. Pour l'escorte et pour l'équipage, la bannière de l'Islam est un talisman, et ce serait à leurs yeux un sacrilège que de la remplacer par le drapeau d'une nation chrétienne. Les expéditions commerciales, dirigées par des Européens, se conforment elles-mêmes à cette règle. J'ai vu, au bord du Rohl, flotter le pavillon musulman sur la zèriba des frères Poncet.

Pour un naturaliste en marche, le transport des bagages à dos d'homme me paraît être la perfection du genre. Outre la facilité du départ, l'ordre qui en résulte et la régularité des étapes, vous jouissez de l'incalculable avantage d'avoir toujours sous la main vos ballots et vos caisses, de pouvoir les prendre, les ouvrir, les fermer sans perte de temps. Quiconque a fait l'expérience du chameau de bât, et des ennuis qui découlent de son usage, comprendra facilement la commodité relative de l'emploi des porteurs.

Quelques ânes accompagnaient la caravane; le gouverneur de l'établissement avait même eu la courtoisie de m'envoyer son âne de selle; mais je préferai m'en tenir à mes jambes. Monter un âne mal équipé aurait été pour moi beaucoup plus fatigant que de suivre les Nubiens au pied agile, même dans les plus

longues étapes. J'avais d'ailleurs d'autres projets que celui d'avancer; je voulais examiner tout ce que je rencontrerais, en prendre note, recueillir des plantes ou n'importe quel objet qui serait intéressant. Je commençai donc à pied mes pérégrinations, qui se continuèrent de la sorte pendant plus de deux ans, sur une longueur de plus de deux mille milles. Ni chameau, ni due, ni cheval, ni mulet, ni bœuf, ni palanquin ne m'ont prêté leur assistance. Le seul animal dont le concours permettrait d'ouvrir le centre de l'Afrique à la civilisation est exterminé par le fusil et par l'épée; et cela uniquement pour obtenir une matière avec laquelle on nous fait certains bibelots.

Il est prouvé que l'éléphant d'Afrique, qui de nos jours paraît être plus farouche que l'éléphant d'Asie, a été jadis utilisé de la même manière que ce dernier. Des médailles venues jusqu'à nous ne laissent aucun doute à ce sujet; elles témoignent de l'emploi de l'éléphant comme animal domestique, et montrent qu'il s'agit bien de l'espèce africaine; à l'énorme dimension des oreilles, on ne saurait s'y méprendre. La torpeur dans laquelle sont tombées les nations du nord de l'Afrique, depuis la chute de l'empire romain, explique comment la valeur de ce puissant auxiliaire a été mise en oubli. L'éléphant a une croissance tardive, non moins longue que celle de l'homme ; et nous ne pouvons guère espérer des Arabes qu'ils se donnent la tâche de l'élever et de le dresser ; bien moins encore des Turcs, qui n'ont pas la patience d'attendre la maturité d'un fruit annuel, et qui voudraient que le monde fût fait de telle sorte qu'on pût recueillir sur les montagnes les thalaris tout frappés. Ce serait pour l'Afrique un heureux événement si quelques-uns des philanthropes, qui gaspillent leurs charités homœopathiques à l'intention du bien-être des nègres, tournaient un peu de leur sympathie vers les éléphants et prenaient en pitié leur malheureux sort. Burton, ainsi qu'on peut le voir dans l'ouvrage intitulé le Bassin du Nil, pense que l'éléphant possède un instinct qui égale non-seulement la raison des Africains, mais celle de quelquesuns des bipèdes sans plumes qui les visitent.

Les premières heures de marche, je dois l'avouer, me furent excessivement pénibles. Après n'avoir eu pendant plusieurs mois à parcourir que le pont d'une barque ou l'étroite surface de mon Ilot, j'avais de la peine à me mettre au pas rapide des nègres, difficile à suivre pour tout autre que pour un membre du Club Alpin. Vers le soir, ayant fait deux heures de course, nous nous

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