CHAPITRE IV
arrêtâmes au village de Chol. D'énormes kigélias étalaient près des cases leurs fleurs empourprées, pareilles à des tulipes ; maintenant que la vieille Chol est morte, et que les derniers fragments de ses huttes brûlées ont disparu, ils ne font plus que marquer la place où était le hameau de la vieille reine. Cette kigélie est commune dans toute l'Afrique ; elle se distingue par son fruit remarquable, de deux pieds de longueur, et qui pend à la branche comme un chapelet de saucisses. La feuille se rapproche de celle du noyer, et l'ensemble peut soutenir la comparaison avec celui d'un chêne majestueux. Des arbres d'un caractère aussi frappant laissent dans la mémoire du voyageur une impression ineffaçable.
Chol était revenue de son îlot tout exprès pour donner l'hospitalité à la caravane et pour recevoir nos adieux. Au moment de partir, je fus mis à môme de prouver ma gratitude de cette généreuse attention : Kourdyouk me pria de lui faire un talisman composé d'un peu de mon écriture. Je répondis à sa demande par quelques mots en sa faveur, adressés à n'importe quel civilisé, dont le pays aurait la visite. Les Nubiens et les vrais Arabes, d'une façon qui ne se voit pas en Egypte, portent souvent aux bras et au cou de nombreux sachets en cuir, formant parure, et qui renferment des passages du Coran. Quand on leur demande ce qu'il y a dans ces sachets, ils répondent que c'est le nom de Dieu. De semblables amulettes sont même attachés au cou des chevaux et des ânes de prix. Jamais les Nubiens ne s'adressent à un Franc pour cet objet; ils ont leurs prêtres qui se chargent de la fourniture et pour qui l'affaire est très-avantageuse. Mais Kourdyouk était un païen, non contaminé de mahométisme, et les préjugés- musulmans n'avaient aucune part à sa superstition. L'homme blanc était, à ses yeux, un être d'un ordre supérieur et qui, par conséquent, devait avoir sur les puissances invisibles une bien autre influence qu'un prêtre brun de l'islam.
Notre route, qui allait assez directement au sud-sucl-ouest, nous faisait traverser la partie occidentale du large territoire des Dinkas insoumis. Les indigènes fuyaient à notre approche; de temps à autre nous nous arrêtions dans les villages qu'ils venaient de quitter et dont les enclos étaient vides de bétail. Les razzias continuelles des Nubiens ont fait regarder par ces Dinkas tous les arrivants comme des ennemis acharnés. Il en résulte que les établissements du pays des Bongos et des Diours, que
cette province sépare de la rivière, ne peuvent être maintenus qu'au prix d'une force armée suffisante pour protéger les caravanes.
Bien que pratiquée sur une certaine étendue, l'agriculture n'est ici qu'un accessoire. Les Dinkas ont souvent un grand nombre de chèvres et de moutons; mais ils sont principalement éleveurs de gros bétail. Le nombre des bêtes bovines que possède le pays est étonnant; il semble inépuisable, alors même qu'on pense aux milliers de bœufs qu'enlèvent chaque année les Nubiens. Il y a là des herbages dont la traversée prend tout un jour de marche. Les mourahs, ou enclos, sont aussi rapprochés que les villages en Allemagne; et beaucoup d'entre eux peuvent contenir dix mille bêtes, au moins d'après mon estime, qui a été faite en comptant les piquets d'attache.
Sortis du village de Chol, nous nous trouvâmes dans un pays couvert de fermes, où nous traversâmes des champs de doura qui avaient été moissonnés. Partout des chaumes de quinze pieds de longueur jonchaient la terre, ce qui entravait beaucoup la marche. Le sorgho que l'on cultive dans ce district est de la plus grande espèce ; il lui faut neuf mois pour arriver à maturité ; d'où il résulte que sa tige, devenue ligneuse, diffère autant de la paille européenne que les champs où elle se trouve ressemblent peu aux nôtres. Ailleurs, dans cette saison, la marche ne trouve généralement aucun obstacle; le fond des marais, fond argileux et desséché, est aussi dur que la pierre ; les herbes des savanes, foulées par les bestiaux et par les hommes, ne s'opposent plus au passage; et les bois partout clair-semés, comme dans la Nubie méridionale, ne présentent que des massifs détachés ou des arbres épars et d'une faible hauteur.
Pour une exploration géographique, un voyage dans la saison des pluies serait beaucoup plus avantageux; c'est à cette époque seulement qu'on peut estimer l'étendue et le volume des rivières. Parmi les petits cours d'eau de cette vaste plaine, il en est un grand nombre qui n'ont pas de canal apparent. A mesure que l'eau s'est retirée, l'herbe a pris sa place ; et comme dans cette végétation beaucoup de plantes peuvent être inondées pendant plusieurs mois sans périr, le canal reste verdoyant après le retour des eaux. Ceci explique aisément l'erreur où sont tombés ceux qui, venant dans cette région pendant la saison sèche, l'ont parcourue sans y reconnaître de rivières. Il n'est pas surprenant qu'ils aient traversé les lits de cours d'eau, même importants.