CHAPITRE IV
sans y avoir vu autre chose que des plis de terrain; car ils n'ont trouvé dans ces ouadis que les mêmes herbes, le môme chaume, les mêmes tiges séchées et piétinées des alentours. Toutefois la qualification de périodique, souvent employée au sujet des rivières africaines, ne donne pas une idée complètement exacte de ces cours d'eau, puisque, pendant la sécheresse, ils n'en exercent pas moins sur la conformation du sol la même influence que nos rivières permanentes et bien délimitées.
Ce fut à dix milles du Mcchra, au centre de la plaine dont nous parlons, et qui forme le district de Lao, que nous trouvâmes la première aiguadè. Deux beaux sycomores, vus de loin, semblaient nous faire signe et nous inviter à venir.
Les citernes avaient quinze pieds de profondeur et ne contenaient pas autre chose qu'une purée fétide. Résidu de grands étangs formés dans la saison pluvieuse, l'eau de ces trous est bientôt peuplée de myriades d'animaux, absolument inutiles sous le rapport culinaire. Des bélostomcs (énormes scorpions aquatiques), des coléoptères bruns ou noirs, et toutes les créatures rampantes qui ne se trouvent bien que dans les eaux croupies, tourbillonnaient dans ces puits fangeux. C'est là probablement que les vaches et les moutons des Dinkas renouvellent chaque année leur provision d'amphistomes et de cercaires, dont cette vase putride est prolifique. Tel était le breuvage que nous offrait le Lao.
Les indigènes se figuraient que nous passerions la nuit à côté des citernes ; mais désireux de franchir promptement la plaine aride qui se déroulait à l'horizon, nous profitâmes de la fraîcheur du soir pour nous remettre en route. Il en résulta que de chacune des fermes situées sur notre passage, nous vîmes jeunes et vieux sortir en toute hâte et se diriger vers les bois. Quantité de marmites pleines de bouillie fumante, abandonnées par les fuyards, tombèrent de la sorte aux mains de nos gens et augmentèrent le désir que ceux-ci avaient de se reposer; mais l'ordre d'avancer était péremptoire, et la marche ne fut pas interrompue.
Au midi s'étendait, sur une longueur de dix milles, une plaine sablonneuse dépourvue d'herbe, et agréablement entrecoupée de taillis et d'arbres isolés. Nous marchâmes pendant cinq heures à travers cette plaine éclairée par la lune, et à laquelle l'imagination prêtait un aspect fantastique.
Le pays, avec ses clairières, ses fourrés, ses arbres épars, me rappelait vivement les bois d'acacia de Ghédâref et du Taka, bois
qui forment transition entre la steppe et les forets situés au pied des monts abyssiniens.
Ici, la végétation présente à peu de chose près le môme caractère que celle du Kordofan. Les arbres les plus communs sont l'acacia-seyal, le balanite, le tamarinier, l'épine du Christ, le capparis et le randia, cet épinier remarquable dont les branches ont servi de modèle aux lances dentelées des indigènes. L'un des arbres du Kordofan méridional trouve dans cette plaine sa limite vers le sud; c'est Yalbizzia sericocêphale, arbre de moyenne grandeur, dont la feuille, délicatement articulée et ressemblant à celle du mimosa, est composée de cinq mille à six mille folioles. Ses fleurs, en bouquets serrés, apparaissaient dans l'ombre comme autant de pelotes de neige, et versaient dans l'air leur parfum balsamique. Nous avancions ainsi au milieu d'un parc, où le sable de notre sentier n'était pas moins uni que celui d'une allée de jardin.
Ayant enfin gagné un village considérable, nous nous établîmes dans le clos à bétail, récemment déserté. Une ondée subite mit la bande en émoi, et me força à transporter ma literie dans l'une des misérables huttes qui servent d'abri aux vachers. Enfoncé à un pied de profondeur dans une couche de cendre fine et blanche, et enveloppé d'un nuage de poussière, je passai le reste de ma nuit en quintes de toux et en éternuments qui rendirent le sommeil complètement impossible.
Le lendemain, il nous fallut encore une marche de cinq heures, sans voir une goutte d'eau, pour atteindre l'asile hospitalier que nous offrait l'une des bourgades de Tekh. Nous étions alors dans le district des Reks, où s'arrêtaient les échanges avec les indigènes, avant que Petherick eût frayé la voie du sud à travers le pays des Diours et celui des Bongos, et fût entré en relations avec les Niams-Niams.
Tekh était un ancien allié des gens de Khartoum; et pour nous faire honneur, il s'était paré d'une chemise d'indienne à ramage, sans égard pour l'opinion de ses compatriotes, qui méprisent tout vêtement comme indice d'un caractère efféminé. Près de sa bourgade, les frères Poncet avaient, en 1858, un poste d'où ils partaient pour chasser l'éléphant sur le territoire des Dinkas. Ils appelaient leur station Mirakok; mais la station et ses éléphants sont maintenant ignorés dans ce pays oublieux, où l'existence et les actes des hommes ne laissent pas plus de trace que les flots sur la grève. La contrée ne possède ni chaux ni pierre; nul