‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 68 sur 251 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

édifice permanent n'a pu être érigé, et le sol n'a porté qu'un peuple sans chefs, sans traditions, sans histoire. A défaut d'autre chose plus durable, des palnryras (borassus) de cent pieds de hauteur marquaient la résidence de Tekh, où notre halte devait nous laisser de tristes souvenirs.

Soliman, le porte-drapeau de Ghattas, un homme du plus grand courage, le tireur le plus habile de toute la bande, se tua dans une partie de chasse qu'il fit avec moi. J'avais abattu un certain nombre de pigeons sauvages, remarquablement gras, et je m'en contentais; mais il avait résolu de rapporter des pintades; pour cela, il pénétra dans le fourré, où, en chargeant son fusil, il le fit partir et se traversa la poitrine. C'était incomparablement, de tous nos hommes, celui qui maniait son arme avec le plus d'adresse; qu'on s'imagine ce qu'il fallait attendre des autres. Les explosions de poudre et les blessures par inadvertance se renouvelaient si souvent que ce serait une fatigue d'en écouter le récit. Tout voyageur qui est en marche avec ces prétendus soldats doit savoir que nulle part il ne serait plus exposé à mourir d'une balle. Je n'exagère pas en affirmant qu'à mainte et mainte reprise je ne l'ai échappé que de l'épaisseur d'un fil.

Soliman était l'homme qui avait sauvé Mohammed dans la rencontre avec le buffle, en jetant une hache à la tête de l'animal furieux. La moitié de la caravane se rendit immédiatement auprès du cadavre, afin de pouvoir certifier que le décès était bien le fait d'un accident. La mort avait été si prompte et si tranquille, que l'un de mes serviteurs, un nommé Osman, placé dans le fourré à côté de la victime, ne s'était pas douté du résultat du coup de feu, et n'avait trouvé le défunt que par hasard. Une tache noire, produite par la fumée à l'orifice de la blessure, montrait que le fusil s'était déchargé tandis que Soliman l'avait à la main. Les amis et les compatriotes du malheureux entouraient sa dépouille, et prouvaient par leurs sanglots que même le cœur de roche de ces voleurs de bétail n'était pas étranger à toute émotion humaine. L'un d'eux exprimait de singuliers remords, dont je sus plus tard la cause. Il avait prêté de l'argent au défunt, et le lui avait réclamé la veille au soir. Soliman avait affirmé qu'il avait rendu la somme; et le créancier, dans sa colère, avait jeté à la face du débiteur la plus affreuse des imprécations dont il pût disposer : « Que les chiens te dévorent! » Le malheur qui venait d'arriver était évidemment une punition du ciel ; et cette prompte

justice pesait sur l'accusateur; il aurait bien voulu ne pas avoir maudit le défunt, auquel cependant il ne pardonnait pas.

Le jour suivant, comme nous allions partir, un de nos hommes se fit éclater le bras en retirant son fusil du buisson où il l'avait posé.

Nous quittâmes ce malheureux endroit pour nous rendre au village que gouvernait Koudy, un autre ancien ami des Turcs, ainsi que dans tout le pays les indigènes appellent les gens de Khartoum. Bien que ce village ne fût qu'à deux milles du précédent, la caravane s'y arrêta, et par plusieurs motifs: elle avait à se rassasier de bœuf et de chèvre, à faire provision de grain, et à remplir les formalités d'usage, relativement au décès de la veille.

D'après la loi musulmane, un rapport détaillé de l'événement devait être fait sans retard et dans la forme voulue, rapport qu'il faudrait produire à Khartoum, où le défunt laissait une femme et un enfant.

Cette pièce importante fut rédigée par les prêtres qui accompagnaient la caravane dans le but de se livrer à un petit commerce d'esclaves, et qui, en même temps, remplissaient leur office légal de fakis et de scribes. Après de longs débats, où les témoignages les plus circonstanciés, les plus prolixes furent entendus, on écrivit le rapport. La forme en était curieuse; il débutait par ces mots : « Osman, le délégué, pose à Osman, serviteur du seigneur Mousyou, la question suivante : « Où est Soliman?» Venait ensuite la réponse, c'est-à-dire le récit du fait : « Comme nous étions à chasser dans le fourré, j'entendis un coup de feu, etc., etc. » Ils savaient que leurs dépositions ne seraient nullement discutées, et ne leur attireraient aucun reproche, pas même la douce réprimande dont le roi fait suivre pour Hamlet ces mêmes paroles : « Où est Polonius? » mais il leur paraissait bon de conserver la forme établie.

Je trouvai chez Koudy une excellente occasion de poursuivre mes études sur les Dinkas, études que j'avais prises à cœur pendant mon séjour dans le Mechra. Mes rapports avec ce peuple étrange ont continué jusqu'à la fin de mon voyage et à peu près sans interruption. Tout le temps que j'ai passé à l'élablissement de Ghattas, j'ai eu des Dinkas pour vachers, des Dinkas pour approvisionner ma cuisine; et jusqu'aux dernières limites de mes pérégrinations je n'ai pas cessé d'avoir affaire à eux. Je ne connais que la branche occidentale de cette race de pasteurs, dont

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