CHAPITRE I
la plage étroite, qui se déroule entre le pied des rochers et le bord de la mer, on avait élevé des baraques en planches pour les ouvriers, et des maisonnettes de pierre pour les agents de la Compagnie.
Tel était l'endroit où la colonie, composée de représentants de nations diverses, menait sa déplorable existence. Bornés d'un côté par la morne étendue des flots, qu'animait rarement une voile solitaire; de l'autre, par les masses de gypse, que brûlait un soleil torride, ses membres avaient double fournaise : chaleur directe et chaleur réfléchie. A cet embrasement, s'ajoutaient les vapeurs suffocantes du soufre, et l'odeur continue du pétrole.
Non-seulement le bien-être, mais la vie même des colons dépendait du retour exact du navire qui leur apportait la nourriture et le breuvage. Il suffit d'avoir passé là un instant pour comprendre ce que doivent souffrir les reclus de nos jardins zoologiques ; pauvres bêtes, qui , amenées de tous les points du globe, sont mises en cage sans espoir d'en sortir. Tout aussi monotones, aussi dépourvus de joie sont les jours de ces malheureux mineurs. Plus sombre que la vie monacale, leur vie rappelle les austérités des premiers temps du christianisme. Peut-être est-ce dans l'air du pays ; les couvents de Saint-Pierre et de Saint-Paul se trouvent à quelques milles au nord-ouest. Ce sont les débris des plus anciens monastères de la chrétienté; et chaque fois que l'un ou l'autre vient à perdre son patriarche, l'Egypte pourvoit au remplacement du défunt suivant Fancienne coutume.
Aperçue de la mer, la colonie du Ghimsah, elle-même, a tout à fait l'apparence d'un établissement monastique, fondé en pleine Thébaïcle. Des cavernes y sont creusées de tout côté pour l'extraction du gypse ; parmi ces grottes est une rangée de douze maisonnettes, bâties sur un plan hexagonal : ce sont des fours à la mode sicilienne; mais tout d'abord on les prendrait pour des cellules de moines.
Pour couronner cette misérable existence, la Compagnie, sous prétexte de maintenir la discipline, l'ordre et la moralité, avait banni péremptoirement toute femme de ses domaines. Cette prohibition était spécialement irritante pour les Français, et ne leur semblait pas moins intolérable que les vapeurs de soufre et de bitume qui empoisonnaient leur atmosphère. La mesure, toutefois, paraissait répondre à ce qu'on en attendait; car jeunes
et vieux, Arabes et Européens déployaient une activité qu'il est bien rare de rencontrer sous les tropiques. Ce n'était qu'au milieu du jour, quand la chaleur devenait le plus insupportable, que le travail s'arrêtait. A midi, pendant que l'employé au canal de Suez allait au café prendre une glace, ou faire une partie de billard, l'infatigable directeur de la Soufrière commençait sa tournée; et j'ai entendu peu de paroles aussi justes que les siennes, lorsqu'il me dit, en pareille circonstance, que le moment était venu pour lui de se livrer aux flammes infernales.
Après une relâche de vingt-quatre heures à Ghimsah, le Prince Mohammed se remit en route pour Djedda, où il arriva le quatrième jour. A cette époque, le pèlerinage est terminé et le port est désert. Nous n'y trouvâmes que trois bâtiments : un vaisseau de guerre français et deux égyptiens. Je me procurai sans peine une barque arabe, non pontée, qui devait me conduire à Souakin. Les vents du nord, soufflant sur la mer Rouge pendant la plus grande partie de l'année, y rendent la navigation presque aussi aisée dans ce sens qu'elle est difficile dans l'autre. Ceci explique pourquoi les bâtiments à voile, qui viennent du sud, remontent si rarement jusqu'à Suez; ils s'arrêtent à Djedda, et n'y arrivent que de l'Inde, ou au moment du pèlerinage.
Il me fallut passer à bord deux journées étouffantes pour veiller au débarquement de mes ballots et de mes caisses. Quiconque est allé dans l'Inde connaît la température de la mer Rouge, et sait combien, au midi du tropique, elle devient insupportable. Le thermomètre indiquait jusqu'à 38° centigrades, et l'atmosphère était pareille à une étuve. L'eau, moins chaude que l'air de quelques degrés, vous rafraîchissait un peu; on s'y plongeait à chaque instant du jour ; mais cette vie aquatique était des plus énervantes.
Si la chaleur et l'éclat du soleil avaient été moins accablants, on aurait eu grand plaisir à s'ébattre dans les flots d'un si beau vert qui s'étendaient sur les hauts-fonds, où des bancs de corail déployaient leurs merveilles. Semblables à des terrasses couvertes de fleurs rares, ces plates-bandes, aux lignes capricieuses, descendaient leurs festons dans l'ombre violette de l'abîme. Au milieu de ces bosquets vivants glissaient des formes étranges, parmi lesquelles brillait la fiancée qu'invoquent les pêcheurs arabes : « 0 fiancée du poisson, charmante fiancée, viens à moi! » A tout moment je saisissais quelque bribe de ce chant que le