‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 70 sur 251 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de sa frisure; c'est ainsi que notre élégant a traité la sienne. Ses mèches de six pouces de longueur, raidies et pointues, lui entourent la tète, pareilles à des langues de feu, et lui donnent un cachet d'autant plus diabolique qu'elles sont d'un roux fauve. Cette nuance est le résultat de fréquentes lotions faites avec de l'urine de vache. On obtient la même teinte en appliquant sur les cheveux, pendant quinze jours, un enduit composé de bouse et de cendre.

Les Dinkas n'ont jamais la barbe assez fournie pour qu'elle mérite leur attention; ils la coupent, et se servent pour cela, en guise de rasoir, d'une pointe de lance soigneusement affilée.

Hommes et femmes s'arrachent les incisives de la mâchoire inférieure. Il est difficile de déterminer le but de cette hideuse mutilation; l'effet en apparaît dans leur langage inarticulé, dont je suppose que nous ne pourrions imiter les sons qu'après nous être soumis à la même épreuve. Ailleurs, différentes peuplades se liment les incisives de manière à les rendre pointues; il est d'autres Africains, tels que les Batokas du hautZambèse, qui s'arrachent celles de la mâchoire supérieure. La première de ces coutumes s'explique par le désir de rendre les incisives plus mordantes, ce qui ajoute à leur efficacité comme armes de guerre; la seconde par celui d'imiter les ruminants, qui, dans le pays, sont presque déifiés ; mais la raison qui pousse les Dinkas à se démeubler la mâchoire et à se défigurer de la sorte est pour moi incompréhensible. Les vieillards en arrivent à être repoussants ; chez eux, les dents supérieures n'ayant pas rencontré l'opposition que devaient leur faire celles d'en bas, sortent de la bouche et se projettent de toute la longueur d'une phalange de doigt. Cette particularité a fait donner par les Nubiens à quelquesuns d'entre eux le sobriquet d'Abou-Senoûn (père de la dent saillante). Les dents cariées sont en outre très-communes, ce qui m'a beaucoup surpris, les Africains étant représentés comme ayant en général les dents fort belles.

Dans l'un et dans l'autre sexe, les oreilles sont percées à plusieurs endroits et portent des anneaux de fer, ou des bâtonnets dont la pointe est ferrée. Les femmes ont également la lèvre d'en haut percée et parée d'un grain de verroterie que retient une épingle en fer ; cette coutume existe aussi chez les Nouërs, où elle se voit fréquemment.

Le tatouage n'est usité que pour les hommes; il consiste toujours en dix rayons linéaires qui partent de la base du nez et

qui traversent le front et les tempes. C'est un signe auquel les Dinkas se reconnaissent immédiatement.

L'observation de Barth, que beaucoup de tribus païennes regardent les vêtements comme plus nécessaires aux hommes qu'aux femmes1, n'est pas applicable aux peuplades de cette région. D'après les Dinkas, un appareil quelconque, si restreint qu'il soit, est indigne du sexe fort. Les Nubiens n'appartiennent certainement pas à l'une des races les plus soigneusement couvertes; et cependant les Dinkas ne manquent jamais de les traiter de femmes, qualification qui dans ce sens est très-commune. J'ai toujours eu un habillement complet, et cela m'a valu dans le pays le titre ironique de « la Dame turque ».

Par contre, les femmes sont scrupuleusement vêtues d'une couple de tabliers en peau, non tannée, qui, par devant et par derrière, tombent jusqu'à la cheville et sont bordés tout autour de petits anneaux de fer, de clochettes et de rangs de perles. A l'époque de mon voyage, les grains de verre blanc tachetés de bleu, et de la grosseur d'un pois, qui sur la place de Khartoum se nomment ghenetote adah, faisaient fureur, ainsi que les berreds ou grêlons; ceux-ci, d'un pouce de diamètre, étaient portés surtout par les hommes, qui en composaient des colliers. Tous les autres genres de rassade étaient repoussés avec mépris; et les magasins des zèribas regorgeaient de perles démodées, qui n'avaient plus aucune valeur. Dans quelques années celles qu'on recherche aujourd'hui subiront le même sort.

L'âge actuel est pour les Dinkas le véritable âge du fer; c'est leur métal précieux; le cuivre est moins estimé. Des anneaux de fer, ainsi que nous l'avons dit pour la vieille Chol, couvrent les poignets et les chevilles des femmes. Certaines épouses d'hommes riches ont sur elles, sans exagérer, un demi-quintal de ces ornements sauvages. Il est curieux de voir à quel point ce peuple, libre de toute domination, s'est fait l'esclave de la mode, et en porte littéralement les chaînes.

La parure favorite des hommes consiste en épais anneaux d'ivoire qui entourent la partie supérieure du bras; chez les riches, une série des mêmes anneaux, rapprochés de manière à former brassard, s'étend du coude au poignet. Moins distingués sont les ornements de cuir : lanières tressées, mises autour du cou, et des bracelets taillés dans la peau d'un hippo-

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