‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 72 sur 251 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

lion morale. J'ai beaucoup voyagé en Europe, où la diversité des conditions matérielles de la vie est plus grande que dans aucune autre des parties du globe, et tout ce que j'ai vu m'a confirmé dans l'opinion précédente. Ni la dimension des maisons, ni celle des fenêtres, qui subissent l'influence du climat; ni le costume,

— car les Sardes, les Dalmates, et les Albanais, les moins civilisés des Européens, sont, de tous, les plus magnifiquement vêtus,

— rien de tout cela ne détermine la valeur relative d'un peuple; tandis que la propreté et le choix de la nourriture, non-seulement errent une distinction réelle entre les États, mais donnent la mesure du degré de civilisation auquel est arrivée chaque province. Or, ces deux qualités, je l'affirme, sont plus développées chez les Dinkas que chez n'importe quelle autre peuplade africaine.

En fait de cuisine, ils sont très-certainement supérieurs aux Nubiens, et je n'hésite guère à les déclarer plus habiles à cet égard que les Arabes et les Egyptiens eux-mêmes. Leurs produits farinacés et les bouillies qu'ils en composent ne sont nullement inférieurs aux produits similaires de la cuisine européenne. La cueillette, le battage, la mouture de leurs grains — doura et doukhn des Arabes [sorgho et penicillaria) — incombent à leurs esclaves femelles, qui s'en acquittent parfaitement, et qui ensuite granulent la farine, comme cela se pratique pour le sagou. Dans les années de disette, leur industrie leur a fait découvrir de nouveaux aliments qu'elle a su rendre agréables. De même que les Baghirmis, les Mousgous, les Adamahouas, ils extraient la fécule des germes amylacés du borassus, et par un procédé qui ressemble beaucoup à celui qu'on emploie dans l'Inde. En la soumettant à des lavages réitérés, après l'avoir fait tremper dans l'eau, ils lui enlèvent son amertume, et obtiennent de ces germes un produit très-fin et d'un blanc pur, qui a l'aspect de la poudre d'iris. Ils traitent de la même façon les tubercules de nymphéa, qu'ils rendent de la sorte tout à fait comestibles.

En fait de nourriture animale, ils sont également beaucoup plus difficiles que tous leurs voisins. Il y a maintes créatures rampantes que les Bongos et les Niams-Niams font entrer dans leur régime et qui, pour les Dinkas, sont des objets de dégoût. Ils ne mangent jamais d'iguane, de crocodile, de crabes, de grenouilles, de souris; mais en vrais connaisseurs, ils utilisent la tortue et en font de la soupe. Je n'ai pas besoin de dire que les récits du cannibalisme des Niams-Niams leur inspirent autant

l.v, AU CŒUR DE L'AFRIQUE.

d'horreur qu'à nous-mêmes. Parmi les animaux, celui dont la viande excite chez eux le plus de répugnance, c'est le chien, qui par contre est fort apprécié des Mittous : fait qui nous confirme dans l'idée que cette dernière tribu est anthropophage. Les Dinkas et les Bongos m'ont déclaré de la façon la plus positive qu'ils se laisseraient mourir d'inanition plutôt que de manger du chien. Ils ont au contraire un goût prononcé pour le chat des steppes, ancêtre de notre chut domestique, qui a gardé avec lui une grande ressemblance. Mais rien pour les Dinkas n'approche du lièvre, c'est leur plus grand régal : « Sais-tu, me disait l'un d'eux avec qui je parlais des coutumes du pays, sais-tu ce que fait un Dinka lorsqu'il lui arrive de tuer un lièvre d'un heureux coup de massue? Il allume du feu, ajouta mon homme, fait rôtir son gibier, le mange tranquillement, et n'en dit rien chez lui. »

Aux soins apportés dans la cuisine, répond le décorum observé dans les repas. A cet égard, les Dinkas sont certainement moins éloignés de nous que la plupart des Orientaux. Ils ne plongent pas tous à la fois leurs mains dans la gamelle, ainsi que font les Turcs et les Arabes. Un grand plat de farine ou de gruau bouilli est posé par terre; les convives s'accroupissent à l'en tour, chacun ayant son écuelle de lait ou mieux son écuelle de beurre à côté de lui. Le premier verse son lait sur la portion de farine à laquelle il va toucher; quand il en a pris suffisamment, il passe le plat à son voisin, qui agit de même; et tous mangent ainsi, les uns après les autres. Ils ne croient pas au mauvais œil, et repoussent ce préjugé oriental : que des regards d'envie, jetés sur leur nourriture, peuvent la changer en poison.

Je me suis parfois donné le plaisir de traiter des femmes dinkas de bonne famille, en témoignage de mon estime pour leurs talents culinaires. La table était sous ma tente; service et cuisine à l'européenne; et j'étais étonné de la promptitude avec laquelle mes invitées se conformaient à nos usages; elles s'asseyaient sur mes chaises avec aisance, et maniaient la cuiller et la fourchette sans plus d'embarras que si elles en avaient toujours eu. Après le repas, elles lavaient soigneusement tous les objets dont elles s'étaient servies et les remettaient chacun à sa place.

Dans leur intérieur, les Dinkas sont aussi propres que les Chillouks, et partagent le goût de ces derniers pour les lits de cendre. Je dois dire que dans ce coin de l'Afrique on est rarement tourmenté par les puces et par la vermine, qui, de même que la désolation et l'esclavage, ont suivi partout ailleurs la trace de

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