CHAPITRE IV
cendres, qui forment la couche sur laquelle on dort, et le badigeon dont on se revêt; l'urine est employée au nettoyage des vases culinaires, elle entre dans les cosmétiques et remplace le sel. Il est difficile, je l'avoue, de concilier ce dernier usage avec nos idées de propreté.
Lorsqu'une vache est malade, elle est séparée des autres et soignée attentivement dans la grande hutte bâtie à cette intention. Jamais une bête bovine n'est abattue; on ne mange que celles qui périssent de mort naturelle, ou par accident. Ces diverses coutumes, qui, en Afrique, se retrouvent chez beaucoup
Chèvre dinka.
de tribus pastorales, seront peut-être regardées comme les derniers vestiges d'un ancien culte; mais je dois faire observer que les Dinkas n'ont aucune répugnance à manger d'un bœuf que l'on a tué, quand l'animal n'était pas à eux. C'est donc pour le plaisir de les posséder, plutôt que par superstition, qu'ils respectent leurs troupeaux. Le chagrin qu'éprouve un Dinka de la perte de son bétail, soit par la mort, soit par le vol, est indescriptible. Il fera pour le racheter les sacrifices les plus lourds ; car il le préfère à tout, même à ses femmes et à ses enfants. La vache qui meurt n'est cependant pas enterrée; le nègre n'est pas sentimental à ce point-là. En pareille circonstance,
le bruit de l'événement ne tarde pas à se répandre; et aussitôt les voisins d'organiser une orgie, qui fait époque dans leur vie monotone. Toutefois celui à qui appartient la bête est trop affligé pour prendre part au festin. Il arrive souvent que les Dinkas, frappés de la sorte, restent silencieux pendant plusieurs jours, et comme accablés parla douleur.
La chèvre est le seul animal domestique qui, chez eux, soit abattu. Elle représente à peine le tiers de la valeur d'une vache; cette dernière, quand elle a vêlé, vaut le double d'un taureau ; une génisse vaut trois fois celui-ci.
De même que les autres peuplades de cette partie de l'Afrique, les Dinkas tuent leurs bêtes de boucherie en les frappant à la nuque d'un seul coup de lance. Cette méthode, quand elle est praticable, donne peu d'embarras et produit une mort instantanée.
On conçoit aisément que les Dinkas fassent leurs délices d'avoir des troupeaux nombreux et prospères ; mais leur pratique de l'émasculation nous paraît incompréhensible. Presque le tiers de leurs taureaux, de leurs béliers et de leurs boucs sont soumis à cette opération qui ne leur est d'aucun profit. Quand on leur demande à quoi leur sert d'avoir des bœufs, ils vous répondent qu'il leur suffit de les voir engraisser et embellir. Cette vue fait leur joie et leur orgueil; et ils châtrent les mâles simplement pour repaître leurs yeux d'un développement de graisse qui nuit toujours à l'estomac. Ils castrent même leurs chiens, mais dans le but de les rendre plus agiles, plus résistants et meilleurs pour la chasse; c'est par la même raison qu'ils leur coupent les oreilles et la queue. Leurs boucs châtrés n'ont pas de barbe; ce qui donne beaucoup à réfléchir.
En dépit de tous les soins dont les bœufs et les vaches dinkas sont l'objet, la race dégénère; il n'y a pas à s'y tromper. Sur cent bêtes , à peine s'il en est une qui soit capable de faire un voyage ou de porter un fardeau ; ce que d'ailleurs ne paraît demander à l'espèce aucun nègre du haut Nil. Pour moi, cette dégénérescence vient surtout du manque total de croisement; le fait est qu'il y a exclusion à peu près complète de souche étrangère. L'absence de graisse, qui caractérise ce bétail, absence pour ainsi dire absolue, est d'autre part une chose étonnante : un bœuf entier ne fournirait pas une livre de suif; et non-seulement les parties les plus charnues sont maigres, mais la moelle épinière est tellement sèche, qu'elle