CHAPITRE IV
glisse dans la poêle, pareille à du blanc d'œuf, sans y laisser la moindre trace graisseuse. Des témoins oculaires m'ont affirmé que pendant tout son séjour, Mlle Tinné, qui avait des troupeaux à ses ordres , n'a jamais pu se faire sa provision de pommade *.
Le bétail des Dinkas, autre cause d'appauvrissement, est totalement privé de sel; il n'en trouve d'aucune sorte et sous aucune forme; cela explique la quantité de vers qui tapissent le premier estomac, c'est-à-dire la panse de presque tous les bestiaux du pays. Ces vers, que les indigènes appellent Kyatt, font partie du genre amphistome; ils ressemblent à de petits sacs, de forme ovale, ont jusqu'à un centimètre de longueur, et sont généralement de la teinte du vin de Porto.
Les béliers et les boucs non châtrés, de même que les bêtes
Amphistome des bœufs dinkas.
bovines, sont absolument dépourvus de graisse; leur chair cependant, quand elle est cuite, a un goût de savon ; elle n'est pas moins détestable que celle de la plus mauvaise antilope. Comme preuve du degré d'affection que les Dinkas ont pour leurs bestiaux, et de la joie qu'ils trouvent à s'occuper d'eux, nous dirons que les enfants n'ont pas de plus grand plaisir que de modeler des chèvres et des bœufs avec de l'argile. Les voyageurs ont observé le même fait chez les Makololos. J'ai retrouvé souvent et avec plaisir, dans tout le pays, ces premiers essais
1. Voilà qui nous rejette bien loin du développement graisseux « ne valant jamais rien pour l'estomac » : Fettentwickelung die fur den Magen stets unverwerthet.... Nous ne mettons pas en doute cette absence totale de graisse, dont le voyageur a été frappé et qu'il nous rapporte sans ambage; mais ce fait avéré paraît établir l'atrophie du tissu adipeux, atrophie qui n'exclurait pas l'abondance charnue. Il y aurait alors, comme effet de la castration artistique du bétail des Dinkas, non pas une production graisseuse, mais un développement musculaire, qui, en arrondissant les formes, donnerait au possesseur de l'animal la joie visuelle dont il se contente
{Note du traducteur.)
de sculpture, que nous verrons plus tard s'appliquer à la figure humaine, sans toutefois que ces images soient des idoles.
La gravure ci-jointe représente quelques traits de la vie journalière des Dinkas; elle reproduit un de ces parcs à bétail que j'ai rencontrés par centaines. La scène est prise vers cinq heures du soir. Au premier plan sont des types de bêtes bovines du pays. Les travailleurs s'occupent à mettre en tas la bouse, qui, pendant le jour, a été exposée au soleil pour y sécher.
Des nuages de fumée qui dureront toute la nuit, s'élèveront de ces tas de fumier, auxquels on mettra le feu, et protégeront le mourah contre le fléau des moustiques. Les troupeaux viennent d'être conduits dans leurs quartiers respectifs, où chaque animal est attaché par un licol de cuir à son piquet particulier. A gauche, sur une pile de cendre, sont assis les propriétaires de cette partie du mourah. Les cendres produites dans le courant de l'année élèvent graduellement le niveau de tout le domaine. Des huttes semi-circulaires, bâties sur les monticules, fournissent un abri aux possesseurs de troupeaux, lorsqu'ils viennent de leurs fermes, situées à deux ou trois milles, pour se repaître du spectacle de leurs richesses.
La traite des vaches se fait dès le matin; le produit en est d'une extrême pauvreté; la meilleure laitière ne donne pas plus qu'une de nos chèvres, et la quantité de lait nécessaire pour faire une livre de beurre est inimaginable. Cette pénurie est une nouvelle preuve que la race se détériore *.
Jamais les troupeaux ne sont menés au pâturage avant que la rosée ait disparu ; et la rosée ne disparaît guère avant dix heures. Il est rare qu'un mourah contienne moins de deux mille bêtes; j'en ai vu qui en renfermaient jusqu'à dix mille. On peut compter, en moyenne, trois têtes de gros bétail par habitant; mais, là aussi, il y a des pauvres, des prolétaires, Yimmensus numerus. Ceux-là, naturellement, sont les esclaves ou les serviteurs des riches.
Les Dinkas sont fort nombreux, et leur territoire est si grand que, selon toute probabilité, ils se perpétueront longuement au milieu des groupes confus qui peuplent cette région. Ils ont dans
1. La pénurie de lait et de crème, voire celle de graisse, ne serait-elle pas due en grande partie à la cendre et aux vapeurs ammoniacales dont les troupeaux sont entourés? L'insuffisance de l'abreuvage, pendant la saison sèche, doit ajouter à cette cause, sans préjudice des motifs d'appauvrissement que signale le voyageur.
{Note du traducteur.)
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