‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 77 sur 251 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

leur race, clans leur manière de vivre, dans leurs usages tous les éléments d'unité nationale; malheureusement ils se font la guerre de tribu à tribu , servent parfois l'étranger, et le secondent dans ses rapines.

Néanmoins les gens de Khartoum, qui ont eu facilement raison des tribus agricoles, plus méridionales, tribus pacifiques et sans organisation, ont échoué auprès des Dinkas; non-seulement ils ne les ont pas assujettis, mais depuis qu'ils traversent leur province ils n'ont pas trouvé moyen d'y faire le moindre commerce. Tandis que les Bongos et les Niams-Niams sont avides des objets qu'apportent les marchands, les Dinkas n'ont pour eux qu'une entière indifférence; et leur caractère, aussi bien que leur attachement à leurs coutumes, leur ôte toute valeur pour le marchand d'esclaves. En raison de leur talent de ménagères, les femmes, il est vrai, sont recherchées au dehors, et jouent un grand rôle dans les opérations de la traite; mais elles causent à leurs maîtres plus d'embarras que pas une esclave de toute autre race. Quant aux hommes, le gouvernement a converti en soldats ceux qui d'abord avaient été pris. Le nombre de ces anciens captifs est même si important dans l'armée égyptienne, où ils se font remarquer par leur grande taille, leur belle attitude et leur courage inné, que leur départ ferait un vide considérable dans les rangs. Adam Pacha, qui, lors de mon passage, commandait toutes les forces militaires du Soudan, était lui-môme un Dinka.

Qu'il me soit permis de glisser légèrement sur la religion d'un peuple dont l'idiome ne m'est pas assez familier pour que, dans mon esprit, il n'y ait pas d'équivoque à cet égard. Ce sujet est, pour moi, comme un désert plein de mirages, comme le terrain sur lequel s'établissent des constructions imaginaires. Les croyances des Dinkas paraissent se résumer dans une institution appelée cogour, et qui comprend une société de nécromanciens et de jongleurs de profession. On a rapporté différentes merveilles sur l'adresse de ces prestidigitateurs, sur leur ventriloquie, leurs conjurations, leur familiarité avec les ombres des morts; tout ce que j'ai à dire à ce propos viendra plus tard, quand je parlerai de l'exorcisme en général.

Avant de quitter les Dinkas, nous ne devons pas omettre de rappeler leurs vertus, afin qu'on puisse réduire à sa juste valeur l'accusation de cruauté qui pèse sur eux. Il a été affirmé que, dans le combat, ils sont impitoyables, qu'ils ne font jamais de

quartier, et qu'ils dansent avec une joie sauvage autour du corps de leur ennemi. Ce n'est pas seulement, dit-on, l'adversaire qui se réjouit de la sorte; si l'un d'eux a tué son antagoniste, soit à coups de lance, soit à coups de massue, toute la bourgade prend part à l'orgie qui insulte à la victime. Je peux, quant à moi, certifier que la compassion n'est pas étrangère aux Dinkas; j'en connais dont la sensibilité est hors de doute. Un Bongo m'a raconté que, blessé grièvement dans une razzia faite par les Nubiens, razzia à laquelle il prenait part, il s'était couché à la porte d'un Dinka et que celui-ci, non-seulement l'avait protégé contre ceux qui le poursuivaient, mais l'avait gardé et soigné jusqu'à son entier rétablissement. Quand le Bongo avait été guéri, une escorte l'avait ramené dans sa tribu, et son bienfaiteur ne l'avait abandonné qu'après avoir eu la certitude qu'il était sain et sauf parmi les siens.

Si parfois les Dinkas font preuve de dureté de cœur, ainsi que le démontrent certains faits allégués contre eux, jamais ces actes ne se rapportent aux gens de leur parenté. Les pères et les mères n'abandonnent pas leurs enfants ; les frères sont fidèles à leurs frères, et toujours prêts à leur venir en aide. Les accuser de ne pas connaître les affections de famille ou de ne les ressentir que faiblement, est tout à fait injustifiable. Au printemps de 1871, comme j'étais sur les rives du Diour, à la zèriba de Kourdchouk- Ali, un Dinka de ma bande, attaqué du ver de Guinée, se trouva dans l'impossibilité de faire son service. Les denrées étaient rares, extrêmement chères; le malheureux n'avait pour subsister que les débris de notre table et quelques poignées de grain. A notre départ, ne pouvant pas nous suivre, il dut regagner sa demeure, située sur le territoire de Ghattas. Ses pieds étaient si gonflés qu'il pouvait à peine faire un pas, et n'avançait qu'en se traînant avec une difficulté excessive; mais l'épreuve ne fut pas longue , il vit bientôt arriver son père qui venait à sa rencontre. Le pauvre homme n'avait ni charrette ni monture; il prit son fils — un grand gaillard de six pieds de haut — et le porta sur ses épaules pendant quinze ou seize lieues. Or ce trait fut regardé par tous les autres comme la chose du monde la plus naturelle.

Ces détails sur les Dinkas permettront de juger exactement des rapports qui existent entre les marchands de Khartoum et cette peuplade, à la fois si pastorale et si belliqueuse.

Au village de Koudy la caravane se trouvait à moitié de son

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