‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 78 sur 251 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

voyage, qui, au total, était d'un peu plus décent quarante-neuf kilomètres. Ce fut le 28 mars, dans le courant du jour, immédiatement après l'accident de fusil dont j'ai parlé plus haut, que nous nous remîmes en route pour la zèriba de Ghattas. La quantité de viande qu'ils venaient d'absorber empêcha nos porteurs d'avancer avec leur vitesse ordinaire. Après trois heures de marche, on s'arrêta à côté d'un puits de vingt pieds de profondeur, qui se nomme Pamog.

Le lendemain, la route nous fit traverser une forêt, d'où nous entrâmes sur le territoire des Al-Ouadjs. A notre approche les habitants, saisissant leurs arcs et leurs flèches, quittèrent leurs demeures, et comme un gibier en alarme se jetèrent dans le fourré. D'après les Dinkas qui nous servaient d'interprètes, les Al-Ouadjs ne sont pas de leur race; ils forment parmi eux une enclave, un groupe isolé et d'origine inconnue.

J'entrai dans les bois pour y chercher des plantes; à chaque pas nous faisions partir des gens qui fuyaient devant nous, ce dont mes compagnons étaient fort inquiets ; ils croyaient toujours qu'une volée de flèches allait sortir de chaque buisson. Il est certain qu'après le traitement qu'ils ont fait subir aux indigènes, les oppresseurs ne doivent pas en attendre un accueil hospitalier.

Nous aurions marché beaucoup plus vite sans la nécessité où nous étions, à chaque halte, d'envoyer à la ronde, souvent à une grande distance, chercher du grain pour la caravane. C'était chaque fois un retard de quelques heures, les fermes étant fréquemment désertes ou mal approvisionnées.

Le district des Al-Ouadjs se compose d'une forêt presque ininterrompue, située au milieu d'une vaste plaine découverte. Pendant la saison pluvieuse, c'est un immense bourbier. Partout se voyaient des traces d'éléphant. A droite et à gauche, sur l'herbe rude, trottaient des girafes en balançant la tête. Quel étrange aspect ont ces animaux quand ils courent ! Vus à travers le voile grisâtre du matin, ils apparaissaient à demi fantastiques, à demi grotesques ; on les aurait pris pour les ombres subitement évoquées par le machiniste d'un théâtre de dernier ordre, héros d'une féerie mal montée, glissant derrière leur nuage en saluant le public et en lui faisant des signes.

Après avoir passé la bourgade des Al-Ouadjs, nous fîmes trois lieues dans la forêt; puis ayant débuché, nous nous retrouvâmes dans la steppe. Le jour suivant, à midi, nous entrions chez les

Diouirs, dont le territoire est une plaine argileuse, entièrement dépourvue d'arbres. Les gens de Khartoum, pour qui les noms indigènes sont difficiles à prononcer et qui ne parviennent jamais à le faire correctement, appellent les habitants de ce district les Dyérahouils. Tous les grands villages étaient abandonnés par suite de la sécheresse ; la population se trouvait alors près de la rivière.

Des marches forcées remplirent les deux nuits suivantes. Comme le soleil allait paraître, nous atteignîmes la première inégalité rocheuse de la plaine, dont le niveau s'élevait sensiblement. La forêt succéda à la steppe, où quelques broussailles ne reposaient la vue que de loin en loin. Un feuillage luxuriant s'offrit à nos regards, présentant une de ces limites de végétation, limites frappantes que l'on rencontre si rarement en Afrique. Je fis encore trois lieues (onze kilomètres) à compter de ce point intéressant; et la partie préliminaire de mon voyage fut accomplie : j'avais gagné la principale zèriba de Ghattas, qui devait être mon quartier général au moins pendant plusieurs mois. La route que j'avais faite, à partir de Berlin, était alors de trois mille six cents milles.

Page 1