‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 79 sur 251 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Réception à la zèriba. — Population. — Fertilité. — Salubrité. — Agissements. — Triste avenir du commerce d'ivoire. — Idrîs, agent en chef. — Arrangements domestiques. — Beauté du printemps. — Zèriba de Guire. — Un coin de forêt primitive. — Girafes. — Bambous. — Festival nègre. — Excursion. — Le Diour et la Vaou. — Désertion. — Bon accueil. — Le marquis Antinori et M. Vayssière. — Un ancien serviteur de Petherick. — Hornblend. — Hauteur des eaux du Diour. — Enthousiasme d'un Nubien. — Une zèriba modèle. — Première vue des Niams-Niams. — Un traitant. — Zèriba Agad. — Fruits comestibles. — Buffles. — Instabilité des habitations. — Gaama et leucotis. — Papillons. — Babouins. — Palmiers de Pharaon. — Les Diours. — Leur race. — Fonte du fer. — Construction des huttes. — Idylle. — Arcs servant de pièges. — Travail des femmes. — Tombeaux. — Soins donnés aux enfants et aux vieillards.

Malgré tout ce qu'on m'en avait dit, je ne me faisais qu'une idée très-imparfaite d'une zèriba; la nature des bâtiments, les lois, les usages, le genre de vie, n'étaient clans mon esprit qu'à l'état de rêve; ce fut pourquoi, à mesure que nous approchions de rétablissement de Ghattas, ma curiosité devenait de plus en plus vive. A une demi-lieue de la place, nous nous arrêtâmes pour annoncer notre arrivée par les salves d'usage; puis la caravane se remit en marche. Monté sur un âne et entouré de ma suite, je conduisais le cortège. Des chaumes se déployaient en face de nous; çà et là de grands arbres, qui par leur verdure contrastaient agréablement avec la teinte grise et morne de la steppe, brisaient seuls l'étendue. Bientôt surgirent de la plaine des toits coniques, embrassant presque tout l'horizon. Je cherchai vainement les murailles, les bastions, les tours dont je me figurais que toute zèriba devait être munie. Au fond, il y avait peu de différence entre ce qui m' apparaissait et les villages des Dinkas, éparpillés dans les champs.

Une foule bariolée de couleurs vives se présenta et|nous offrit un spectacle animé, qui rompit tout à coup la monotoniejie cette campagne africaine, où je ne l'attendais pas. De nombreux fusils rouilles nous saluèrent de leurs décharges. Toutes les dispositions avaient été prises pour nous recevoir avec honneur. L'agent

de Ghattas, en beau costume oriental, vint à ma rencontre avec des gestes de bienvenue et me conduisit vers la hutte qui m'attendait depuis déjà plusieurs semaines. Je vis alors qu'au milieu des cases se trouvait un espace quadrangulaire, entouré d'une haute palissade. Notre caravane, drapeaux baissés, franchit l'étroit portail de cette enceinte au bruit des tambours et des tamtams.

De cette grande zèriba, chef-lieu des établissements de Ghattas, relevaient cinq zèribas moins considérables, situées dans le pays voisin des Bongos, et quatre autres plus éloignées. Ce comptoir principal se trouvait à la frontière de trois peuples de races différentes : les Dinkas, les Bongos et les Diours. Insignifiant au début, il avait gagné en treize ans une énorme importance. Des Nubiens, des Ghellâbas et d'autres marchands avaient fixé leur demeure sur de grands domaines enclavés dans ses limites, et y complétaient leurs achats d'esclaves pour les envois qu'ils faisaient dans le Darfour et dans le Kordofan. La garnison était presque entièrement composée de natifs du Dongola ; on y trouvait néanmoins quelques indigènes du Kordofan et quelques Gheighiehs ; elle constituait, en y joignant les nombreux employés de Ghattas, une force armée permanente de près de deux cent cinquante hommes. Aux employés et aux soldats s'ajoutaient plusieurs centaines d'esclaves des deux sexes, ouvriers et serviteurs, et quelques autres centaines réservés pour la vente, ou destinés à payer en nature une partie de la solde des troupes. Bref, la zèriba avait une population agglomérée d'au moins un millier d'àmes.

Autour de l'établissement s'étendait une vaste plaine enclose d'une épaisse forêt, dont les arbres avaient rarement plus de quarante pieds de hauteur. Cette plaine, à deux milles à la ronde, était divisée en lots nombreux, soigneusement cultivés par les gens du pays, et fournissait la majeure partie du grain nécessaire à la zèriba. La fertilité du sol, bien supérieure à la moyenne de celle des autres terres du district, y avait fait élever nombre de petits villages, appartenant aux indigènes des trois races voisines. Les habitants de ces bourgades étaient les cultivateurs des lots en question, dont la couche d'humus repose sur un minerai de fer et a trois ou quatre pieds d'épaisseur. L'extrême fécondité des tropiques se montre bien dans ces champs qui, lorsque je les ai vus, étaient ensemencés depuis treize années, sans qu'on y eût fait de jachères, et sans autre fumure que celle

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