‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 80 sur 251 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

qui résultait des mauvaises herbes laissées sur le terrain après chaque sarclage. La même force de végétation caractérise la forêt, qui, dans le voisinage immédiat de l'établissement, continue d'année en année à fournir à la colonie croissante du bois en abondance.

La zèriba n'est pas à plus de cent pieds au-dessus du niveau moyen de la rivière des Gazelles ; à l'époque des pluies, elle se trouve au milieu d'étangs, qui disparaissent complètement en hiver. Dans la saison humide, différentes portions du territoire, même de la plaine cultivée, sont marécageuses, et les parties basses de la steppe renferment des marais de plusieurs milles d'étendue. Malgré tout, le climat y est beaucoup plus salubre et plus agréable que dans maint district du Soudan égyptien. On peut l'attribuer en partie à ce que la zèriba ayant très-peu d'animaux domestiques, l'air n'y est pas empoisonné par les charognes, ainsi qu'il arrive dans les grands marchés du Soudan.

Je le répète, on ne voit pas de chameaux dans cette région. Le cheval et le mulet n'y sont employés que par les chefs des zèribas, et simplement comme objets d'un luxe honorifique. Seul entre tous, L'âne parvient à traîner une existence précaire dans ce milieu défavorable, et lutte contre le sort, qui jusqu'à présent n'a pas permis de l'acclimater.

Les fièvres sont communes ; toutefois il est rare qu'elles emportent les nouveau-venus. Peu d'Européens, il est vrai, en ont fait l'expérience; et jusqu'à l'époque de mon séjour, il n'est pas venu dans le pays beaucoup plus d'Égyptiens.

Le territoire compris entre les six zèribas que possède Ghattas dans le nord du pays des Bongos, territoire placé sous l'autorité immédiate de ce traitant, couvre une aire d'environ deux cents milles carrés, dont quarante-cinq au moins sont en culture. A en juger par le nombre des cases et par celui des porteurs que l'on trouve en différents endroits, la population ne peut guère être au-dessous de douze à treize mille âmes. Ce domaine, qui vaudrait des millions de guinées s'il était en Europe, s'obtiendrait, je crois, du propriétaire moyennant vingt mille dollars. Je mentionne le fait comme preuve du peu de bénéfice que donnent aujourd'hui ces établissements, dont la fondation a été l'œuvre d'un si magnifique esprit d'entreprise. D'après des calculs dignes de foi, je pourrais montrer que dans certaines années, la vente de l'ivoire a été loin de couvrir les frais. La saison de 1869 peut être considérée comme ayant donné un produit moyen, et la

somme fournie par les dents expédiées cette année-là s'est à peine élevée à dix mille dollars. -Or les deux ou trois barques nécessaires pour assurer des relations ininterrompues entre Khartoum et les établissements occasionnent de grandes dépenses : on se rappelle à quel chiffre doivent monter les équipages. La traite des noirs donne bien parfois quelque profit; mais c'est une branche de commerce sur laquelle le maître de la zèriba ne peut pas compter. Lorsque, par suite de l'hostilité des Chillouks ou des autres, les articles attendus de Khartoum n'arrivent pas, les agents sont poussés à vendre les esclaves aux Ghellàbas, et le font pour rien : un morceau de cotonnade, ou toute autre bagatelle, qu'ils emploient à solder la troupe.

Quand les affaires sont florissantes, la paye d'un homme est de cinq dollars par mois. Le grand point est d'épargner le numéraire ; il en résulte que l'agent saisit tous les prétextes qui lui permettent de payer la garnison avec des marchandises, dont il porte le prix à un chiffre exorbitant. Pour compenser le tort que les soldats en éprouvent, il leur accorde une part dans la capture du bétail et des hommes. Les soldats peuvent disposer comme ils l'entendent de leur part de butin, et deviennent la proie des traitants qui font le commerce d'esclaves d'une façon régulière. Tout le bénef est pour ceux-ci. Il est rare qu'entre les négriers qui le dépouillent et l'agent qui l'exploite, le soldat puisse garder quelque chose, et qu'après de longues années d'aventures il ait un capital quelconque.

La plupart de ces mercenaires engagent d'avance tout leur temps de service à un marchand de Khartoum ; mais il arrive souvent qu'ils désertent et que, sans rien dire, ils vont se joindre à la bande d'un compétiteur, qui, dans ce pays dépourvu de lois, se moque de toutes les réclamations. De là de nombreuses querelles entre les zèribas.

Si onéreuses qu'elles soient pour les pasteurs, les razzias de bétail sont loin de suffire au payement de la troupe, dont le métier est rude, ni à celui des indigènes qui font tous les transports. Le négoce, môme dans ces régions lointaines, se pratique ostensiblement d'après les lois de tout commerce légitime. Pour la traite de l'ivoire avec les Niams-Niams, ainsi que pour l'achat des vivres pendant les expéditions, qui durent souvent six ou sept mois, il faut être pourvu d'énormes barres de cuivre et de grains de verre de tous les genres : objets d'un prix élevé, par suite de la commission qu'il faut [payer à Alexandrie. Les por-

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