CHAPITRE V
teurs sont, il est vrai, à l'état de servage, et doivent la corvée; mais il leur est alloué, à titre d'encouragement, une part proportionnelle de la cargaison, et cela ajoute à la dépense une somme assez importante.
En résumé, à l'époque de mon voyage, le commerce du haut Nil se faisait avec de grands risques pécuniaires, et n'avait pas une brillante perspective. Il dépendait alors du succès des razzias faites sur le bétail et sur les hommes, et de la quantité de grain et d'autres denrées que les exactions pouvaient fournir. Sans l'appui des Nubiens, les expéditions n'auraient eu nulle sécurité. Ces soldats, comme on l'a vu plus haut, ne se mettaient au service des traitants que pour échapper aux exigences du gouvernement égyptien, dans leur propre pays. Ils participaient aux transactions, dont ils absorbaient le plus clair du bénéfice, et dont, sans eux, le monopole n'aurait pu être maintenu. Le gouvernement, qui, désintéressé dans le trafic de ces parages, aurait voulu y protéger le commerce légal, y était sans pouvoir ; et aucune entreprise fondée loyalement ne pouvait espérer une rémunération convenable.
Les quelques Européens qui étaient venus trafiquer dans le pays avaient toujours soldé leurs gens en numéraire, et limité leurs opérations à l'achat de l'ivoire et à la poursuite des éléphants, ne voulant participer ni à l'enlèvement du bétail, ni à la capture des hommes. Mais, ainsi qu'il fallait s'y attendre, ils avaient été contraints d'abandonner les affaires, l'ivoire étant épuisé dans le voisinage, et la concurrence devenant impossible avec les traitants indigènes, qui s'appuyaient sur le trafic prohibé.
Depuis la retraite de ces honnêtes gens, nul spéculateur n'a tenté de suivre leur exemple ; et la place de Khartoum perdant chaque année de ses marchands européens, il arrivera que tout le commerce d'exportation y tombera entre des mains africaines. Rien ne pourra l'empêcher, à moins que les provinces méridionales d'Egypte ne subissent d'importantes modifications. Dans ce but, et confiant dans le succès, Ismaïl-Pacha a projeté d'établir un chemin de fer qui doit relier Khartoum à la Méditerranée. Si l'on considère l'état des choses tel que je l'ai représenté, cette entreprise mérite l'appui de tous ceux qui ne désespèrent pas du triomphe final du droit sur la force.
Simple esclave à Khartoum, Idrîs, le plénipotentiaire de Ghattas, était à la zèriba un personnage important, investi d'un
pouvoir absolu, dont il usait en autocrate. D'origine nègre, il n'en avait pas pour cela moins d'influence sur les Nubiens ; car, d'après la loi musulmane, la nationalité n'influe pas sur le rang personnel.
Je fus accueilli avec tous les égards dus à mes lettres de créance , littéralement accablé de présents pendant les premiers jours. Des denrées de toute espèce furent mises à ma disposition , et mes gens abondamment nourris pendant un mois dans les quartiers d'Idrîs. Deux cases de moyenne grandeur, bien construites et situées à l'intérieur de la palissade, avaient été préparées à mon intention ; mais elles n'étaient pas suffisantes pour loger tous mes bagages. L'enceinte, un carré d'environ deux cents pas, était si encombrée de huttes qu'il n'y avait pas moyen d'y bâtir une habitation plus spacieuse, et il ne me fut pas permis de m'établir au dehors, où les cases s'éparpillaient dans les champs. Il était arrivé, disait-on, que des malfaiteurs avaient assassiné des gens pendant la nuit, et le fait pouvait se reproduire. Que je le voulusse ou non, il fallut accepter ce motif, et me contenter provisoirement d'une demeure de dix-huit pieds de diamètre, où mes ballots ne me laissaient pas la place de m' étendre.
Le toit conique de ces huttes, formé de chaume, repose sur un treillis de bambou, couvert intérieurement d'un crépissage d'argile, imité de celui des édifices, presque pétrifiés, que construisent les fourmis blanches. Les nègres de ces parages apportent beaucoup plus de soin à l'érection de leurs demeures que les mulsulmans des provinces soudaniennes. Bien que le bambou croisse abondamment chez eux, ces derniers sont loin de donner à leurs tokkouls la symétrie qui distingue les cases de leurs voisins. Ici les noirs ont le talent de faire en chaume des toits absolument imperméables et tellement légers, qu'il n'est pas besoin de lourds poteaux pour les soutenir. Des poignées de tiges de doura sont d'abord posées par terre, puis nattées en longues bandes que l'on place sur la charpente, où elles s'étagent comme les volants d'une robe de femme; la comparaison est d'autant plus juste que la carcasse qui supporte cette couverture ressemble exactement à un jupon à cerceaux.
Je ne voulus pas qu'on enduisît le clayonnage du tokkoul où je passais presque tout mon temps; j'aimais cette muraille à claire-voie, qui permettait à l'air de circuler; et d'autre part j'avais besoin de lumière pour mes occupations. Il y avait encore