‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 82 sur 251 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

à cela deux avantages : quand la journée était sèche, mes bagages se remettaient rapidement des effets de l'humidité dont ils avaient souffert; et j'avais beaucoup moins de rats que les habitants des huttes fermées. Il est vrai que par l'orage, l'asile était peu confortable.

Pour augmenter la place dont je pouvais disposer, je me fis des étagères en bambou. J'avais en outre apporté de Kbartoum des planches de sapin tout exprès pour me faire les tables nécessaires à mes travaux de botaniste. Un voyageur qui a des bambous, de la peau de vache, de l'argile et des vessies, possède à peu près tout ce qui représente les matériaux des bâtiments et des meubles européens.

Mes excursions dans le voisinage commencèrent bientôt; et avec l'arrangement des plantes que je récoltais chaque jour, elles me laissèrent peu de loisir. En parfaite santé, je passai les premières semaines^dans un transport de joie : littéralement enivré du charme de la nature. Les premières pluies étaient arrivées, et revêtaient la prairie, les arbres, les buissons de leurs couleurs printanières. Partout surgissaient des plantes bulbeuses, rivalisant d'éclat avec les jacinthes et les tulipes de nos jardins; tandis que la feuillée s'émaillait de fleurs des nuances les plus vives. Les pluies d'avril ne sont pas continues; cependant les arbres, le sous-bois, tout fleurissait; et l'herbe était unie et veloutée comme celle des pelouses. Plus tard, elle est moins une parure qu'un défaut du paysage; l'obstacle qu'elle oppose à la vue nuit considérablement aux jouissances du voyageur; mais dans la première période, sa croissance est d'une lenteur remarquable ; il lui faut plusieurs mois avant d'être assez grande pour cacher les plantes bulbeuses et autres qui fleurissent à cette époque.

Le territoire des Dinkas, steppes ou savanes, comprend à peu près tout l'espace qui s'étend de la rivière des Gazelles aux pays des Bongos et des Diours. C'est une vaste plaine alluviale, au sol argileux et brun, dont pas une colline, pas une masse rocheuse ne rompt l'uniformité, et qui ne porte que des bois d'une très-faible étendue. En approchant des districts des Diours et des Bongos, cette plaine, qui ressemble ici à un parc, change d'aspect, et présente avec le pays voisin un contraste frappant. Elle touche de ce côté à l'énorme plateau ferrugineux, qui s'élève graduellement jusqu'à Féquateur, sans que la nappe en soit autrement accidentée que par de molies ondulations ou par des

loupes isolées de gneiss. Ce plateau paraît occuper la plus grande partie du centre de l'Afrique, si même il ne s'étend pas jusqu'au Benguela et jusqu'aux rives du Niger.

Quant à moi, je peux certifier de visu que les grands traits géologiques du terrain y sont identiques, par 4° de latitude, à ceux qu'il présente ici entre le septième et le huitième degré.

A la fin de la première quinzaine, je commençai, par une excursion au sud-est, la tournée que je me proposais de faire dans les zèribas de Ghattas, éloignées les unes des autres de cinq à six lieues. L'établissement que j'atteignis dans cette course s'appelle Addaï; il s'élève au bord du Tondj1 ou Togne, avec lequel je fis connaissance. Cette rivière était alors au plus bas ; elle se dirigeait au nord-est, et son courant, d'une rapidité moyenne, fuyait entre des berges à pic de quinze pieds d'élévation. Sa profondeur variait de quatre à sept pieds ; elle n'en avait que trente de large; mais, dans la saison des pluies, ses eaux, toujours très-poissonneuses, couvrent ses bords sur une largeur de trois milles. Avant de rejoindre la Gazelle, ce qu'il fait dans le pays des Nouërs, le Togne s'épanche irrégulièrement sur les terrains bas qui l'avoisinent, et ses rives ne sont pas déterminées. Il forme ainsi une quantité de marais inaccessibles, où, lorsqu'ils sont menacés par les expéditions des établissements, les Dinkas se hâtent de conduire leurs troupeaux.

Bien que le Tondj soit presque aussi long que le Diour, il lui est très-inférieur sous le rapport du débit. Ainsi que plusieurs des rivières subalternes de cette région, il coule pendant longtemps sans accroissement appréciable ni de volume ni de rapidité. Ces cours d'eau divisent le pays en sections étroites qui sont rarement désignées sur les cartes.

La seconde des zèribas que je visitai alors se nommait Guire ; elle était juste à quatre lieues de l'établissement principal, et droit au sud; entourée d'une jungle de bambou, et située dans une vallée qu'arrose un affluent du Tondj, vallée produisant beaucoup de grain. Elle renfermait alors près de huit cents huttes, occupées par des Bongos qui s'étaient fixés là.

De l'établissement principal à celui de Guire, la route se déroule presque entièrement sur un terrain ferme et rocheux, et traverse une forêt buissonnante où pullule le cochon à verrues

1. Doit se prononcer en faisant peu sentir le d, que le; a pour mission d'adoucir. Les deux lettres dj doivent, en quelque sorte, être mouillées.

(Note du traducteur.)

Page 1