CHAPITRE V
[phacochœrus afrlccmus). A (rois quarts de lieue à peu près de notre point de départ, nous trouvâmes un épais massif de grands arbres, ressemblant à un bouquet d'aunes. Ce bois est traversé par des ruisseaux d'eau pluviale et entouré de steppes marécageuses, qui, à l'époque des pluies, sont entièrement submergées. Des uncariées et des eugéniées de quatre-vingts pieds d'élévation, aux tiges droites et longues, couronnées d'un feuillage largement étendu, constituent principalement cette futaie, premier spécimen des forêts vierges qui boisent les vallées des Niams-Niams. J'ai visité maintes fois ce lieu intéressant que les gens de Ghattas appelaient Ghénéna, mot arabe qui veut dire jardin. A l'ombre bienfaisante de ses grands arbres croissait un fourré de mélastomacées à fleurs rouges, entremêlées d'aroïdées géantes [amorphophallus) , et que recouvraient des berceaux de lianes. La végétation, par son caractère, y contrastait vivement avec celle des autres forêts de la province, et me rappelait, pour la première fois, la splendeur de nos grands bois du Nord. C'était comme un fragment de la flore luxuriante de l'ouest de l'Afrique transporté dans cette région de steppes et de broussailles.
Des troupes de girafes se voyaient fréquemment dans les plaines voisines. Abattre un de ces animaux offrait peu de difficulté; ils allaient tranquillement de buisson en buisson, choisissant leur pâture parmi les variétés de feuillages , et ne s'effarouchaient pas. A ma grande surprise, il ne fallait pas moins d'une demidouzaine de coups de feu pour mettre en fuite une harde de près de vingt bêtes; majs alors pas moyen de les rejoindre : comme le plus rapide des voiliers, toute la bande disparaissait à l'horizon. Ce jour-là, je fus régalé d'une langue de girafe; on eut de la peine à trouver un plat qui pût la contenir; je suppose que le plus grand de tous nos plats à poisson y aurait à peine suffi. C'est un mets délicat et recherché. Je connaissais la chair de l'animal, dont j'avais mangé autrefois à Gallabat; et comme le bœuf abondait à la zèriba, notre bête fut distribuée à nos porteurs. Toutefois, la girafe peut être comptée parmi le gibier de premier ordre; le rôti en est excellent; il ressemble à du veau.
La station de Guire approvisionne de bambous tout le voisinage. L'espèce africaine [bambusa abyssinica) paraît être de meilleure qualité que toutes celles des autres lieux où croît cet utile produit. Le bambou est commun sur les terrasses inférieures de l'Abyssinie et dans foutes les parties rocheuses de la province du haut Nil, lorsque l'humidité du climat est suffisante. On le rencontre gêné-
ralement au bord des rivières, et parfois dans la steppe. Sa hauteur est de trente à quarante pieds ; les brins les plus forts que j'aie examinés avaient de deux à trois pouces de diamètre. Dans cette espèce, les nœuds sont moins renflés que dans celles de la Chine et de l'Inde : ce qui est un avantage pour la fente. Même après des ébullitions répétées, les jeunes pousses ne deviennent pas comestibles.
Pendant que j'étais à l'établissement de Guire, les naturels se livrèrent à une orgie sauvage qui dura un jour et deux nuits ; c'était la première fois que je les voyais dans tout le déchaînement de leur amour du plaisir. La fête avait lieu à propos des semailles. Confiants dans l'espoir que la saison prochaine amènerait des pluies abondantes, ces imprévoyants, au cœur léger, anticipaient sur la récolte. Pour préparer la bière qu'exigeait cette bacchanale, ils avaient épuisé leurs réserves de grain, sans se préoccuper de ce fait que pendant les deux mois suivants, ils allaient être réduits à fouiller la terre pour y chercher des racines, et à dévorer n'importe quel oiseau, quelle bête rampante ou grouillante qui leur tomberait sous la main. Des quantités incroyables de léghuy * furent absorbées pour amener l'assemblée au degré d'excitation nécessaire à une aussi longue débauche.
Il se fit à cette occasion un déploiement d'orchestre, dont les instruments seront décrits plus tard, et dont le charivari, qui eût couvert les bruits de la tempête, me laissa stupéfait du degré de vacarme auquel peut arriver la musique. Les gens de la fête dansèrent jusqu'à ce que leurs corps répandissent plus de fumée que l'huile du bassia, l'arbre à beurre. Ils auraient été faits en caoutchouc que leurs mouvements n'auraient pas eu plus d'élasticité; à vrai dire leur peau avait l'aspect de la guttapercha. C'était une scène de fantoches bien plus qu'un divertissement d'êtres réels.
Vers la fin d'avril, la végétation était si développée, qu'en étendant mes courses je pouvais espérer une récoJte abondante. En conséquence, je partis accompagné de mes serviteurs et de quelques indigènes qui portaient mes bagages , et me dirigeai vers l'ouest. J'avais l'intention de me rendre à la zèriba de Kourchouk-Ali et à celle d'Agad, ensuite d'explorer le Diour. Partout l'accueil fut des plus hospitaliers : ce qui m'encouragea à visiter d'autres établissements. En général, je ne présentais mes let-