CHAPITRE V
trcs de recommandation que le lendemain de mon arrivée, afin de savoir si j'étais reçu de bon cœur, ou par suite de l'ordre que j'apportais; l'épreuve m'a toujours réussi. Il n'est pas d'endroit où, tout d'abord, l'on ne m'ait traité généreusement, où l'on n'ait mis à ma disposition tout ce qui pouvait m'être utile. Les agents poussaient la courtoisie jusqu'à insister pour me fournir une escorte, bien que le pays fût parfaitement sûr. Ajoutez à cela que tous les chefs indigènes m'accompagnaient d'un village à l'autre.
Toute la contrée appartenait aux marchands de Khartoum. Les zèribas n'étaient pas à plus de six ou sept lieues les unes des autres, et les employés de ces comptoirs se visitaient aussi fréquemment que le font entre eux les châtelains d'Europe.
Le troisième jour de mon excursion mes porteurs m'abandonnèrent; ils craignaient, non sans motif, de voir ma cueillette et mes arrachages accroître journellement leur fardeau. Cet incident, auquel d'ailleurs je m'attendais, influa sur tout le reste de mon voyage. Quant à moi, cet abandon m'allait à merveille. J'avais loué mes hommes moyennant un salaire quotidien de douze piastres, valant trois francs; leur désertion me libérait à leur égard, et je pouvais, sans bourse délier, avoir autant de porteurs qu'il m'était nécessaire. Je n'avais pas même à craindre d'être indiscret, sachant que le transport gratuit de ses bagages, quels qu'ils soient, est accordé à tout voyageur qui visite les zèribas, et que j'avais le droit de profiter de cette coutume.
Mes serviteurs faisaient bombance dans les établissements. C'était pour eux un pays de cocagne : les moutons à discrétion; on en tuait même pour mes chiens. Tout ce qui, dans ces parages, est considéré comme morceau de choix ou comme friandise, m'était réservé : les meilleurs fruits, les meilleurs légumes. Je ne saurais faire le catalogue de tout ce qui m'était servi en ce genre, depuis les canavalias, sorte de haricots, jusqu'au pichamine [carpodinus acidus).
Cette première excursion dura quinze jours, du 27 avril au 13 mai. En quittant la zèribade Ghattas, nous avions fait quinze kilomètres au nord-ouest, et nous avions gagné celle d'Abdérahman-Abou-Gouroun. Le marquis Antinori s'était rendu là en 1860, et y avait passé toute la saison pluvieuse malgré les privations que devait lui imposer ce séjour. A cette époque, Alexandre Vayssière, un chasseur français, avait déjà fondé en cet endroit un petit établissement sous la protection d'Al-Oual, chef des
Diours. M. Vayssière, dont la plume élégante a écrit sur l'Afrique centrale des articles de valeur, qu'a publiés la Revue des Deux-Mondes, M. Vayssière mourut lui-même, cette année-là, au bord du fleuve des Gazelles, victime d'une fièvre pernicieuse. Il a laissé des fils avec qui j'ai fait connaissance.
Abdéraliman avait été serviteur de Petherick, et avait fidèlement accompagné ce voyageur méritant, alors que celui-ci cherchait à s'ouvrir le pays des Bongos. Le surnom d'Abou-Gouroun (Père des bêtes à cornes) lui avait été donné en raison de son courage et de son esprit d'entreprise. Le premier de tous il avait pénétré chez les Niams-Niams, ce qui l'avait rendu célèbre parmi les traitants.
Gouverneurs de zèribas et chefs d'expéditions peuvent se diviser en deux classes : l'une composée de gredins hypocrites, marmottant sans cesse des prières, et sans cesse tyrannisant leurs subalternes; l'autre formée de bandits sans vergogne. Bien préférables sont les derniers, cela ne fait pas l'ombre d'un doute; ils traitent les faibles avec une certaine générosité, et parfois se montrent chevaleresques. A cette dernière catégorie appartenait Abou-Gouroun.
En approchant de la zèriba, nous avions eu à traverser le Molmoull, qui pendant longtemps a été regardé comme un bras du Diour : nos cartes le représentaient ainsi. J'ai acquis la preuve que c'est une rivière latérale qui prend sa source dans le pays des Bongos. Pendant la saison pluvieuse, le Molmoull a soixantedix pieds de large et ne peut être passé qu'à la nage ; mais le 27 avril, lorsque nous l'avons vu, ce n'était qu'un chapelet de mares ayant entre elles des plaques de gneiss.
A douze lieues et demie au couchant se trouve le Diour. Notre marche, dans cette direction, fut à la fois ennuyeuse et pénible. La route se traîna, pendant cinq lieues et demie, à travers une plaine aride où il n'y avait pas à se procurer une goutte d'eau ; plaine raboteuse, dont les mottes durcies nous empêchaient d'avancer.
Nous passâmes la nuit à Diour-Ahouète, petite zèriba appartenant à Agad. L'établissement est situé au sommet de la ligne de partage entre le Molmoull et le Diour ; de ce point culminant vous découvrez la rivière sur une grande étendue.
Tout novice encore clans cette partie de l'Afrique, je voulus profiler du clair de lune pour continuer la marche, afin d'éviter la chaleur du jour; mais n'étant pas habitués à voyager la