CHAPITRE V
nuit, mes guides et mes porteurs se perdirent au milieu d'un labyrinthe de sentiers tellement inextricable, qu'il fallut nous arrêter dans une prairie et envoyer de tous côtés s'enquérir de la route. A la fin nous atteignîmes de petites bourgades, appartenant à un chef diour appelé Dimo. Les huttes étaient construites au versant d'une petite éminence de hornblende, formation que je n'ai vue nulle part ailleurs, au sud du fleuve des Gazelles, et qui s'étend jusqu'à la rive droite du Diour. Celui-ci, alors au plus bas, coulait paresseusement vers le nord, à travers une steppe ayant de trois à quatre kilomètres de large.
Le lit sableux de la rivière était flanqué de berges argileuses de vingt à vingt-cinq pieds de haut, ce qui est l'épaisseur de l'alluvion de la vallée. Sa largeur, en cet endroit, était d'au moins quatre cents pieds ; mais, à cette époque, l'eau courante n'avait pas plus de quatre-vingts pieds de large et quatre de profondeur. Il me fut dit que peu de temps avant elle arrivait à l'épaule d'un homme, et que maintenant elle ne baisserait pas davantage. Dix jours après, lors de mon retour, je passai la rivière à trois quarts de lieue plus au sud ; elle couvrait tout son lit d'un bord à l'autre, mais elle n'était pas plus profonde.
Heuglin a traversé le Diour à vingt milles au nord du point en question ; il y a trouvé un cours d'eau de trois cents pas de large, et dont la profondeur variait d'un à trois pieds ; c'était le 8 avril 1863.
Chez les Bongos et les Diours, cette rivière porte le nom de Ghedthj ; tandis que chez les Miams-Niams, où elle a tout son cours supérieur, elle est appelée Soué. C'est assurément l'un des tributaires les plus considérables du Nil. J'ai trouvé sa source au mont Baghinzé, dans la section orientale du pays des Niams- Niams, par 4° 35' de latitude nord et presque sous la môme longitude que l'endroit où il se joint au fleuve des Gazelles. Son cours principal, sans tenir compte des sinuosités de peu d'importance, est de trois cent cinquante milles. Comme nous traversions à gué ses ondes transparentes, mon serviteur, Mohammed- Amin, fut pris d'un accès de sensibilité nostalgique. On se rappelle qu'il avait été surnommé le Nageur; et, en sa qualité d'ancien reis, il prenait un vif intérêt à toutes les questions d'hydrographie. Lors donc qu'il fut au milieu du courant, il s'arrêta, et demeura plongé dans une contemplation profonde ; puis, apostrophant les eaux, il s'écria : « Là-bas est Khartoum! là-bas est le fleuve aimé! Passe, ô rivière! passe en paix, et porte mon salut
au vieux Bahr-eF-Nil. » Un Égyptien n'aurait pas pu s'émouvoir comme cet enfant de la Nubie.
Sur la rive opposée, les rangées de buissons étaient animées par de nombreuses bardes de bubales et d'antilopes leucotis. Je m'élançai en avant de la caravane afin de me donner le plaisir de la cbasse ; mais mon entreprise n'eut d'autre résultat que l'extrême fatigue du large circuit qu'elle me fit exécuter. Il était midi lorsque j'arrivai au petit village où m'attendaient mes hommes. La course, la chaleur, la crainte de me perdre, m'avaient presque enlevé l'usage de mes sens. Les bêtes innombrables qui traversaient ma route sans s'arrêter accroissaient mon vertige. J'étais encore loin de ma bande, que je m'efforçais de rejoindre, lorsque des chèvres domestiques, effrayées de mon approche, s'enfuirent en passant devant moi. Elles avaient le poil rougeâtre; et si elles avaient été en plein désert, on aurait cru voir une troupe de bushboks (antilope madoqua), si communs dans ces parages. J'allais moi-même envoyer un dernier coup à ces innocentes créatures, lorsque je m'aperçus de la méprise. Quand je rapportai le fait à mes hommes, l'un d'eux raconta que pareille chose était arrivée à l'un de mes prédécesseurs, qui tua bel et bien la chèvre, et qui, lorsque le propriétaire furieux demanda le prix de sa bête, ne pouvait pas reconnaître son erreur, même en face du corpus delictL
L'homme qui nous disait cela avait assisté à l'affaire, et reproduisait de la façon la plus animée, la plus piquante, les vifs débats qui s'étaient élevés sur le caractère de la victime.
La principale zèriba de Kourchouk- Ali, établissement de construction nouvelle, était environ à six kilomètres des bords du Diour, dans une vallée irrégulière qui se dirigeait vers ce cours d'eau. Kalîl, vieux gouverneur de la place, m'accueillit avec une bonté parfaite.
L'ancien établissement ayant été détruit par le feu, cet homme capable l'avait rebâti sur un modèle tout nouveau. La gravure ci-jointe reproduit la zèriba de Kourchouk, avec le paysage qui l'entoure et dont elle occupe le fond. Au premier plan est un majestueux kaya qui, dans un avenir plus ou moins rapproché, sera probablement, dans cet endroit, l'unique survivant de l'espèce. Plusieurs types des plus marquants de la flore indigène sont également reproduits : à gauche, le borassus et l'euphorbe candélabre ; à droite se voient des gardénias, dont le fruit ressemble à la poire ou à la pomme sauvage ; et, près de ces arbustes, deux termitières abandonnées.
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