‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 86 sur 251 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bon nombre des meilleurs souvenirs de ma vie africaine sont liés à cet endroit. C'est là que, deux ans plus tard, victime moimême d'un affreux incendie, j'ai reçu une hospitalité généreuse; là que j'ai passé plusieurs mois à chasser dans les environs, où le gibier ne manquait pas.

Je n'ai vu dans aucune zèriba ni le même ordre ni la môme propreté. Les magasins et l'habitation du gouverneur occupaient seuls l'espace compris dans l'enceinte; celle-ci elle-même était isolée des cases de la troupe et de celles des subalternes, qui formaient cercle autour d'elle, mais à une grande distance.

L'insalubrité provenant de l'agglomération des individus et de leurs misérables demeures, les risques d'incendie général, toujours à craindre dans un entassement de huttes en paille, et le désavantage qui, en cas d'attaque, résulte du manque d'espace, avaient suggéré à Kalil ces innovations dont la mise en pratique avait répondu à son attente.

En arrivant, je fus entouré par un groupe de vrais Niams- Niams, qu'une récente expédition avait amenés de leur pays. Ils étaient là, bouche béante, me regardant, ainsi que mes bagages, avec bien autrement de curiosité que ne l'avaient jamais fait les autres indigènes. Après m' avoir étonné et fait un plaisir réel par la manière dont ils jouaient de leur espèce de guitare, ces Niams-Niams ne se lassèrent pas d'examiner tout mon équipement. Mes habits, ma montre, mes revolvers, mon fusil se chargeant par la culasse, jusqu'à mes allumettes, leur furent montrés en détail. Jamais ils n'avaient eu pareille surprise; et avec mon teint blanc, mes cheveux lisses, toute ma personne, je leur apparaissais comme le produit d'un autre monde.

Parmi les connaissances que je fis là, se trouvait un négociant de Tunis, marchand d'esclaves qui, pour la seconde fois, se rendait au Darfour. Il parlait un peu français, et, au grand étonnement de chacun, il pouvait lire ce qu'il y avait sur mes cartes. Ses manières distinguées, sa parfaite convenance en avaient fait pour moi une sorte de D eus ex machina. Chaque fois que je l'apercevais, j'éprouvais comme un pressentiment que ce devait être quelque voyageur célèbre gardant l'incognito, — peut-être un Burton ou un Rohlfs. Nous avions le même teint, la même éducation; et, dans cette région lointaine, nous nous étions abordés comme des compatriotes. En un moment d'abandon, je lui saisis la main et, l'entraînant à l'écart, je le priai avec instance de me dévoiler son nom et son pays. Sa surprise et l'éclat

de rire par lequel il répondit à ma demande étaient plus que suffisants ; à l'instant même l'illusion fut détruite.

Ce fait d'un marchand d'esclaves de Tunis, rencontré dans un endroit aussi en dehors des voies battues, confirme l'opinion qui a été émise sur l'extension de la traite de l'homme en Afrique. Dans tous les cas, ce Tunisien policé était, pour ne rien dire de plus, très-supérieur aux aventuriers, qui ordinairement viennent du Kordofan ou du Darfour.

De ceux-ci, en fait de mal, on n'en dira jamais trop. Ils prennent tous les masques, tous les prétextes pour faire leur révoltant métier; ils arrivent en qualité de fakis, c'est-à-dire de prêtres, et se livrent sans frein à leur infâme trafic de chair et de sang, y ajoutant tous les vices, toutes les grossièretés, tous les manques de foi, toutes les vilenies, toutes les scélératesses.

Il est doux de quitter ces incarnations de la perversité humaine pour le calme des solitudes voisines. Deux lieues et demie, que nous fîmes à l'ouest, nous conduisirent à la Vahou, rivière d'un rang inférieur, mais charmante. Après de nombreux détours entre des pentes rocheuses couvertes d'une riche feuillée, d'où s'élèvent par intervalles des arbres majestueux, cette rivière s'unit au Diour, à quelques milles de l'endroit où nous étions alors. Son lit, dans sa plus grande étendue, a cent cinquante pieds de large; mais le 1er mai, quand nous l'avons franchi, il ne s'y trouvait que deux filets d'eau, babillant sur un fond de sable et de rocaille.

Toute proportion gardée, la Vahou, en temps de sécheresse, conserve moins d'eau que le Diour. Elle prend sa source au cœur du pays des Niams-Niams, qui l'appellent Nomatilla, traverse la contrée des Bongos, où elle porte le nom d'Héré, et prend celui de Nyénâm juste en amont de son confluent avec le Diour, dont elle forme en aval le tiers des eaux. Elle sépare la nation des Diours en deux tribus : les Yahous et les Gognes.

Couché au bord de la rivière, sous un arbre dont l'âge excédait de beaucoup celui des plus vieilles traditions du pays, je profitai avec délices de la halte qui se fait au milieu du jour. Loin de m'imiter, mes chiens ne se lassaient pas d'éveiller les échos de la foret, qui faisaient à leurs cris des réponses multiples. Je fus bientôt contraint de me remettre en marche par les gens de la zèriba d'Agad, qui venaient à ma rencontre. Cet établissement, qui s'appelle Vahou, est situé au couchant, à sept ou huit kilomètres de la rivière dont il porte le nom. Les stations que la

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