‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 90 sur 251 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

De même que dans nos climats, le mois de mai est ici le mois des fleurs, parmi lesquelles un monde de papillons passe sa vie éphémère. Ces insectes, en général, n'étaient ni plus grands ni plus variés de forme et de couleur que ceux d'Europe; mais réunis, ils présentaient un ensemble d'une grande beauté. La rosée ne suffisant pas à calmer leur soif, ils se rassemblaient en foules bigarrées autour des mares pour humer le précieux liquide. Si nombreux et si pressés étaient les buveurs, que d'un seul coup de filet j'en pouvais prendre une centaine. Ils continuèrent à former de ces essaims jusque dans les premiers jours de juillet; à cette époque, je les vis se jeter en masse au milieu du feuillage, donnant aux branches l'air d'être couvertes d'une floraison multicolore, ou bien s'abattre sur les roches, qu'ils faisaient ressembler à des prairies émaillées de fleurs. La quantité de lépidoptères est beaucoup plus grande dans cette province que dans les régions du nord de l'Afrique.

A deux lieues au midi de la nouvelle zèriba, se trouvait l'emplacement de celle qui avait été brûlée; on le reconnaissait à peine; ici la nature a bientôt fait disparaître ce qui reste d'un incendie, effacé tout vestige. La seule chose qui, en cet endroit, rappelât le séjour de l'homme était un champ de bananiers, d'une végétation vigoureuse, et dont le plant avait été pris dans le pays des Niams-Niams. Les Nubiens établis dans ces parages n'estiment que médiocrement les fruits et les légumes; leur peu dégoût pour le travail et l'indolence qu'ils y apportent, font que leurs jardins sont très-négligés. Cependant, j'en ai eu l'expérience, tous les produits cultivés dans les régions méridionales peuvent s'obtenir ici avec très-peu de soins; dix-huit mois après qu'il a montré sa première pousse, le bananier y porte des fruits.

A cette place, les eaux du Diour sont abondantes et ombragées d'afzélias, de sysygiums et de filéas splendides. Les forets de bambous, jungles impénétrables qui s'étendent sur les deux rives, sont la demeure d'un grand nombre de babouins ursiformes. J'ai vainement poursuivi pendant des heures ces bêtes mugissantes. Dès que j'approchais, elles étaient assez fines pour quitter la branche où elles étaient à découvert et pour se cacher dans l'herbe, que le vent faisait onduler. Dans cette jungle pullulaient également les cochons à verrues (phacochœres) , qui paraissent non moins difficiles à tuer que le sanglier d'Europe. La chasse de ces derniers avait d'ailleurs peu d'attrait pour moi, leur chair étant détestable .

En revenant chez Ghaltas, je fis un léger circuit, afin de visiter le village d'un chef diour nommé Okèle. Cette bourgade, située à l'est de l'établissement, est au bord d'une petite rivière qui traverse un bois rempli des magnificences du pays des Niams-Niams : une enclave du sud exubérant au milieu des broussailles du nord. Je cherchai dans cette futaie le palmier que les gens de Khartoum appellent nekhl el Faraoun (dattier de Pharaon), et dont ils m'avaient fait une description qui tenait ma curiosité en éveil. Je reconnus bientôt que cet arbre merveilleux était le raphia vinifère, qui croît largement dans toute l'Afrique tropicale, mais qui, dans cette direction, a probablement sa limite à l'endroit où je le voyais alors. Comme je viens de le dire, je trouvai dans cette course un nombre considérable de plantes et d'arbres qui caractérisent la flore des solitudes plus méridionales, entre autres le blippo (gardénia mallei fera) , dont la sève, couleur d'encre, est employée par les Niams-Niams et par les Mombouttous pour se peindre le corps.

Dans tous les villages où nous arrivions, les administrateurs ! étaient toujours en grande tenue pour nous recevoir dignement, c'est-à-dire parés d'une longue robe de toile perse, qui est leur costume officiel.

A ma vue, sans doute très-singulière pour eux, leurs yeux brillants étincelaient de joie. Ils s'empressaient de me conduire dans tous les coins de leur demeure, dont je me procurais toutes les curiosités, l'une après l'autre, dessinant ce qu'il n'y avait pas moyen d'emporter.

Bien que dans cette excursion, qui ne dura pas trois semaines, il m'ait été impossible d'explorer tout le district des Diours, je ne m'en suis pas moins familiarisé avec les coutumes des indigènes, coutumes dont le résumé terminera ce chapitre.

Diours signifie hommes des bois, hommes sauvages; c'est un terme de mépris appliqué par les Dinkas à cette peuplade, et qui fait allusion à la pauvreté, c'est-à-dire à la vie uniquement agricole de ceux qui la composent. Il est naturel que des gens qui ne possèdent, en fait d'animaux domestiques, que des volailles, quelques chèvres et pas de vaches, semblent très-misérables aux Dinkas, dont les troupeaux sont à la fois la richesse et l'orgueil. Quant à eux, les Diours se donnent à eux-mêmes le nom de LouohSj et se prévalent de leur origine étrangère; ils tien-

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