‹ Au cœur de l'Afrique, 1868-1871Chapitre 92 sur 251 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

voir une bague de fer passée dans le nez, soit à la base, soit à la partie supérieure, soit dans les narines. Le bord des oreilles est également percé, et de manière à porter un nombre illimité d'anneaux. Ces monstruosités caractérisent surtout les Bélandas, qui ont parfois, en même temps, jusqu'à une douzaine de boucles nasales.

L'un des ornements les plus admirés, et dont la vogue s'étend au loin dans le cœur de l'Afrique, est un collier de petits cylindres de fer, enfilés comme des perles. Ce bijou, que j'ai rencontré pour la première fois cbez les Diours, offre un certain intérêt pour l'histoire commerciale de cette région, en ce sens qu'il y est d'un usage antérieur à celui des grains de verre. La rassade, évidemment, n'a été prise comme article d'échange que lorsqu'il fut prouvé que les indigènes porteraient volontiers des ornements pareils aux leurs, quant à la forme, et d'une matière moins lourde. On sait que les Japonais, et d'autres peuples de l'Asie orientale, ont des colliers de perles d'acier, qui témoignent également d'une longue exclusion de tout rapport avec l'Europe. Dans l'intérieur du Soudan, ces perles métalliques se font principalement à Ouandala; Bartb les a spécialement rencontrées dans le Marghi. A partir des Diours, toutes les tribus que j'ai visitées continuaient à préférer les perles de fer à la verroterie.

La descendance d'une souche nègre de noble race, telle que la famille des Chillouks, dont la mâchoire est peu développée et qui a le nez bien fait, se voit aisément dans la gravure ci-jointe. La ligure, qui au premier plan est à gauche, a été dessinée à loisir d'après un de mes porteurs; j'ai pensé qu'elle montrerait la gracilité de formes qui caractérise ce peuple? et qui néanmoins laisse aux membres toutes les proportions voulues.

Dans ces derniers temps les Diours ont perdu plusieurs de leurs anciennes coutumes; ainsi, l'usage de cracher l'un sur l'autre, qui récemment encore était leur manière habituelle de se saluer, est tombé en désuétude. Pendant tout mon voyage je n'ai pas eu plus de trois exemples de ce vieux mode de salut ; mais chaque fois le crachat fut parfaitement accueilli : c'était un gage d'afiection, un serment de fidélité, et, pour les pratiquants, la façon la plus solennelle de sanctionner un pacte amical.

Les Diours habitent la terrasse inférieure de la formation ferrugineuse dont nous avons parlé, d'où il résulte que le travail du fer est une de leurs industries. Non-seulement ils pourvoient, sous ce rapport, à leurs propres besoins, mais à ceux des Din-

kas; et les produits de leurs forges vont encore moins remplir les souterrains de ces derniers, que les entrepôts des marchands de Khartoum. On pourrait presque dire qu'il n'est pas de Diour qui n'exerce le métier de forgeron. La forme sous laquelle le métal devient objet d'échange est celle de bêche ou d'un fer de lance de soixante à soixante-dix centimètres de longueur. Dans toute la province du haut Nil, ces articles servent de monnaie courante.

Bien que, pendant des centaines de milles, les affleurements du minerai diffèrent très-peu d'apparence, certaines localités seulement possèdent des minières, qui, avec les moyens primitifs de fondage employés dans le pays, soient rémunératrices. L'une de ces veines productives se trouve a proximité de la zèriba de Kourchouk-Ali. Avec une persévérance dont je ne les aurais pas crus capables , les indigènes ont ouvert, à cette place, des tranchées d'une dizaine de pieds de profondeur, où ils se procurent un minerai qui ressemble beaucoup à notre oolithe. Des quantités d'ocre rouge ont été découvertes, mais restent sans emploi, par suite de l'ignorance des procédés de réduction qui permettraient de les utiliser.

Au mois de mars, avant de commencer les semailles, les Diours quittent leurs villages en masse, dans le but de se livrer en partie à la pêche, en partie au travail du fer. Leurs enfants et leurs femmes, chargés de l'attirail domestique, les accompagnent dans la forêt. C'est au centre d'un lieu très-boisé qu'ils établissent leurs fourneaux, et par groupes plus ou moins considérables, suivant que la bande est plus ou moins nombreuse; quelquefois l'établissement compte une douzaine de fournaises. Leur campement en pleine solitude forme alors un curieux tableau ; les harpons et les lances, dressés contre les arbres, font étinccler les tiges; aux branches sont accrochés des arcs massifs, prêts pour la chasse au buffle. De tout côté se voient des pièges, des nasses, des filets et autres engins de pêche; des objets de ménage mêlés à des provisions de bouche : paniers, calebasses, gibier, crocodiles, poissons secs, débris d'animaux, cornes et cuirs. Sur le terrain, des monceaux de charbon, de minerai, de scories et de cendres.

Petherick, le premier explorateur de la contrée, a décrit d'une manière très-exacte la méthode primitive qu'emploient les Diours pour fondre le fer. Je ne puis donc que répéter ses dires; toutefois certains détails m'ont apparu sous un aspect quelque peu différent.

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