CHAPITRE V
Nubiens ont pénétré dans le pays, ils n'ont pas enseigné aux habitants le moyen de faire de la brique, pas plus qu'ils ne leur ont appris la manière rationnelle d'obtenir du charbon. Trop paresseux pour exploiter les trésors qu'une nature généreuse a répandus autour d'eux, ils poussent l'indolence jusqu'à ne pas diriger les forces des gens qu'ils ont subjugués. C'est une preuve entre mille des tendances énervantes de l'islamisme, tendances démoralisatrices qui feraient reculer toute civilisation.
Dans toute la partie de l'Afrique que j'ai visitée, je n'ai pas rencontré une seule tribu dont l'architecture n'offrît une disposition qui ne lui fût particulière, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Les cases des Diours ne ressemblent pas à celles des Chillouks, qui sont de la forme des champignons; ni aux habitations des Dinkas, habitations massives que distinguent des appentis et des porches. Elles ne peuvent pas non plus être confondues avec les huttes des Bongos, leurs toits n'ayant jamais les curieux appendices qui caractérisent ces dernières. Ce sont, en général, des constructions fort simples, sans ornements d'aucune sorte, mais présentant néanmoins dans leur structure le soin et la symétrie que tous les nègres paraissent apporter dans l'érection de leurs demeures. Un clayonnage, fait en bois ou en bambou, et recouvert d'argile, en constitue la muraille. La toiture est simplement une pyramide en chaume, qui aurait pour section un triangle équilatéral.
Chacune de ces huttes contient un large récipient en forme de bouteille; énorme jarre en vannerie dans laquelle on serre le grain ou les autres provisions du môme genre. Pour les protéger contre les attaques des rats, ces paniers sont revêtus d'une couche épaisse d'argile. Ils ont de cinq ou sept pieds de hauteur, et occupent une grande partie de la case.
Quelquefois ces récipients sont faits d'un mélange de terre et de paille hachée; il arrive fréquemment qu'ils survivent aux édifices qui les renfermaient; on les prendrait alors pour les anciens fours des habitations détruites. Ce meuble, qui, en arabe du Soudan, s'appelle gouga, a été emprunte aux Dinkas par les Diours. On ne le trouve ni chez les Bongos, ni chez les Niams- Niams, ceux-ci ayant des greniers au dehors.
La gravure ci-jointe représente une scène de la vie rurale des Diours. On est en hiver, pendant la saison sèche, entre la fin d'octobre et le commencement d'avril ; la première pluie ne tombera que dans quelques mois. Les échafaudages, voisins des hut-
tes, portent les semences qu'on emploiera plus tard ; nous pouvons les supposer chargés de sorgho, de maïs et de courges1. Mieux vaut que ces produits soient exposés au soleil que de courir le risque d'être dévorés par les rats ou par la vermine qui pullulent dans les huttes. A l'abri des plates-formes se reposent les chèvres, qui, avec des chiens et des volailles, sont les seuls animaux domestiques. Le libre espace qui s'étend devant chacune des cases est aplani et battu avec le plus grand soin. Sur ce terrain, au sol uni et dur, se font tous les travaux de la famille; c'est là que le sorgho et le maïs sont dépiqués et vannés. Enfoncé à une certaine profondeur, s'y trouve un grand mortier d'un bois très-résistant, dans lequel le grain est concassé, et où la farine, obtenue à bras avec une pierre, selon la méthode primitive, est ensuite affinée en la frottant avec les mains contre la paroi du vase. Les Dinkas emploient également ces mortiers enfoncés dans la terre; les Niams-Niams et les Bongos ont le même procédé de pilage; mais leurs mortiers sont mobiles et de moins grande dimension.
L'homme que sur la gravure on voit à droite, recueille du minerai de fer; près de lui est un de ces paniers où l'on conserve le grain. Vers la gauche, suspendus à des pieux, sont de grands tambours et des arcs puissants, dont les cordes, tendues par des billots, servent de pièges. Ces engins, que l'on retrouve chez les différents peuples de cette région, s'emploient pour faciliter la chasse au buffle. De fortes lanières de cuir sont placées dans les grandes herbes des terrains bas, où les buffles se rassemblent. Les bouts de ces courroies sont attachés d'un côté à un arbre, ou à un piquet solidement enfoncé, de l'autre à un des arcs dont il est question. Ces lanières forment une espèce de nœud coulant qui, par le rebondissement du billot, se serre autour des jambes du buffle dès que celui-ci les rencontre. L'animal se sentant pris, veut se dégager, fait un bond et s'entrave immédiatement. Les chasseurs, qui sont à l'affût, tombent, à coups de lance, sur la proie; si le buffle n'est pas suffisamment empêtré, il prend la fuite, et rencontre l'arc qui l'arrête dans sa course. Le même procédé est employé pour la capture dos grandes antilopes, principalement de l'élan, qu'il est difficile d'atteindre, alors même qu'il est acculé à un 'marais.
1. Les Diours cultivent à peu près les mômes plantes que les Bongos, plantes que nous décrirons en parlant de ces derniers.