CHAPITRE V
Les Diours ont des familles assez nombreuses. Si les Nubiens, qui tous les ans leur prennent la moitié de leurs récoltes, n'étaient pas venus chez eux, il y a longtemps que leur territoire serait aussi peuplé que celui des Chillouks. Ils ont, comme ces derniers, l'adresse de pourvoir à leur nourriture par tous les moyens possibles; ils s'adonnent à la chasse et à la pêche, sont agriculteurs et sauraient élever le bétail; ce n'est pas leur faute si le leur est borné à un petit nombre de chèvres. Avoir un bon chien et beaucoup de volailles est indispensable à leur bonheur. Ce sont les hommes qui, chez eux, s'occupent de la basse-cour; ils y apportent tous leurs soins, et font pour elle leurs plus grandes dépenses. Dès qu'ils échappent à la servitude que leur imposent les Nubiens, dès qu'ils ne sont pas obligés de convoyer les marchandises ou de bâtir les habitations du maître, ils emploient leur temps à chasser, à pêcher ou à travailler le fer.
L'agriculture est entièrement laissée aux femmes, ainsi que tous les travaux du ménage, y compris la bâtisse et la fabrication des ustensiles. Ce sont elles qui font tout le clayonnage, toute la vannerie, qui manipulent l'argile, qui battent le sol de l'aire et modèlent les vases de toute dimension. Il est étonnant de voir avec quelle habileté elles font simplement à la main d'énormes jarres qui, même pour un œil exercé, paraissent avoir été faites au tour.
Pour aplanir le sol de la chambre et celui de l'aire extérieure, ainsi que pour l'empêcher de se craqueler, elles se procurent de grands morceaux d'une écorce à la fois souple et résistante; puis, agenouillées, elles battent l'argile avec ces plaques de trois pieds de long, et la rendent aussi unie que si elles y avaient passé le rouleau. Elles font de la même manière les tombes des morts, qu'elles établissent tout près des cases. Une éminence circulaire de trois à quatre pieds de hauteur marque l'endroit où repose le défunt, et l'indique jusqu'au moment où la violence des pluies en détruit la forme; peu d'années suffisent pour effacer les derniers vestiges de ces monuments peu durables.
Les affections de famille, amour paternel et filial, sont beaucoup plus développées chez les Diours que dans aucune autre des tribus que j'ai visitées. Ils ont, pour coucher leurs enfants, de longs paniers qui répondent à nos berceaux, et les y placent d'une manière que je n'ai pas observée chez les autres nègres.
Il y a un genre d'affection que les animaux eux-mêmes res-
sentent pour leurs petits; et au plus bas de l'échelle humaine il existe entre la mère et l'enfant un lien qui dure autant que la vie, alors même que le père y est étranger. Les Diours témoignent tous cette affection à leur progéniture, pour ne rien dire de plus; et non-seulement ils soignent leurs enfants avec tendresse, mais ils respectent les veillards, ce que l'on voit dans chacun de leurs villages.