CHAPITRE VI
Création d'un jardin à l'européenne. — Aventure de chasse. — Mort d'Arslane. — Physionomie de la végétation. — Nature du sol. — Géographie botanique. — Destruction d'une zèriba. — Loi des zèribas. — Razzias. — Tournée dans les zèribas de Ghattas. — Discussion géographique -- Poissons du Tondj. — Koulongo. — Frayeur des esprits. — Caverne de Goubbihi. — Chacals. — Bambous en fleurs. — Triomphe de la nature. — Distillerie en commandite. — Passion des Nubiens pour l'eau-de-vie. — Moundo. — Chasse infructueuse. — Antilope* de buisson. — Plantes cultivées. — Céréales. — Légumineuses. — Plantes oléifères. — Tubercules.
Hibiscus. — Tabac.
Le 13 mai, j'étais de retour à la zèriba de Ghattas, où l'arrivée d'une caravane chargée d'ivoire répandait une animation inaccoutumée. Quant à moi, je repris bientôt ma vie habituelle; et mes jours, passés dans le commerce le plus intime avec la nature, se suivirent et se ressemblèrent. Mais d'abord il fallait s'installer. A part quelques excursions chez les Bongos, je devais rester là pendant plusieurs mois, et je voulais m'établir aussi confortablement que possible dans la grande Imite que Ton avait fait débarrasser à mon intention.
Je commençai par me créer un jardin, auquel j'employai tous mes serviteurs et un certain nombre d'esclaves de l'établissement. J'étais pourvu d'une quantité de pioches, de pics, de bêches, ainsi que d'une collection de graines excellentes, et j'espérais, non-seulement approvisionner ma cuisine, mais démontrer aux indigènes la fécondité de leur sol. Mon terrain avait près de deux cents mètres carrés; la première chose à faire était de l'entourer d'une palissade; les grands chaumes du pays nous en fournirent les matériaux. Enclos et bêché, ce terrain fut divisé par planches; dans la majeure partie, je semai les meilleures espèces de maïs dont j'avais reçu les épis du New-Jersey. Au bout de soixante-dix jours, je faisais la moisson; et ma récolte ne répondait pas seulement, comme abondance, à mes rêves les plus ambitieux, elle dépassait en qualité la souche américaine. Les
espèces qui, en séchant, deviennent cornées et transparentes me semblèrent être celles qui avaient le mieux réussi.
Mon tabac (graine du Maryland) atteignit une grande hauteur et me donna plusieurs quintaux. Ce n'était pas que le tabac manquât dans le pays; mais son peu de végétation ne permettait pas d'en fabriquer des cigares. En Egypte, le tabac de Virginie produit des feuilles de la grandeur de la main ; dans cette région, la plante est minuscule. Les nègres ne sèment jamais leur tabac sur place; ils le font lèvera couvert; le soleil a, chez eux, trop d'ardeur, et la graine mourrait infailliblement dans un terrain brûlé. J'ai eu à lutter contre le même péril pour tous mes légumes d'Europe, et ne suis parvenu à sauver mes jeunes plants qu'en les faisant arroser soir et matin par les femmes.
Les insectes me firent beaucoup de dégât au moment de la germination. Parmi les dévastateurs, il n'y en eut pas de plus terrible que le spirostreptus, grand myriapode de la longueur du doigt, qui fouillait la terre dans tous les sens; les ravages commis par ce millipède dans mes carrés de haricots furent désastreux.
Le sol compacte et néanmoins fertile de cette localité convient parfaitement, j'en ai la certitude, à la culture de nos choux, de nos concombres, de nos rutabagas et de nos radis. Pour ces derniers, l'espèce européenne réussit mieux que celle d'Egypte, qui est tout à fait anomale. Les melons et les pastèques ne peuvent se cultiver ici qu'en hiver, c'est-à-dire au moment de la sécheresse; il faut alors les arroser et les abriter contre le soleil. Dans la saison pluvieuse, un échec est certain, soit que le fruit soit mangé par les vers, longtemps avant sa maturité, soit que les feuilles, la tige ou les racines deviennent la proie des larves et des insectes.
J'avais dans mon jardin des tomates et des hélianthes qui, depuis lors, se sont naturalisés dans cette partie de l'Afrique. Si mon séjour avait été plus long, j'aurais entrepris d'y établir le bananier, dont j'ai vu quelques pieds isolés sur les terres de Ghattas. Cette plante nourricière, qui vient naturellement dans le pays des Niams-Niams, prospérerait ici sans aucun doute; mais l'indolence des Nubiens est si grande, ils sont tellement indifférents à tous les produits qui exigent quelque travail, que chez eux la culture des jardins est très-imparfaite et ne promet pas de s'améliorer.
Mon potager une fois au complet, je pus me livrer à tous les