CHAPITRE VI
délices de la dore. Levé au point du jour, suivi d'un ou deux serviteurs chargés de mes portefeuilles et de mes armes, j'allais explorer les bois du voisinage. Je rentrais vers midi, rapportant des richesses sans nombre. On me traitait toujours aussi généreusement; et je trouvais ma table aussi bien approvisionnée que 1<> permettaient les ressources locales. Après le repas je m'installais sous un arbre feuillu, à large cime; et j'analysais, je classais, j'enregistrais les nouveautés que j'avais recueillies le matin. Le jour s'avançail ; j'allais vaguer seul dans la plaine, tandis que mes serviteurs renouvelaient le papier de mon hortus siccus, et en repressaient les plantes. Ce travail se continuait jusqu'à une heure avancée; il se répéta si souvent, que ma collection prit une étendue considérable. Elle s'empilait, rouleaux sur rouleaux; chacun de ceux-ci entouré de cuir, cousu avec le plus grand soin , et prêt à me suivre partout, jusqu'au moment où il serait déposé dans les magasins de la science.
Un jour, il y avait une demi-heure, — peut-être plus, — que j'étais assis ou pour mieux dire couché à l'ombre d'un bassia, situé au milieu des grandes herbes. Je disséquais mes plantes; absorbé par l'étude, j'avais complètement oublié où j'étais. Mes trois serviteurs, comme toujours en pareil occurrence, faisaient un somme. Le calme était si profond, qu'on eût entendu marcher une fourmi dans l'intérieur de sa colline. Tout à coup une ombre glissa devant moi ; je levai les yeux et vis, à une portée de pistolet, une magnifique antilope. Je fus frappé d'admiration non moins que de surprise ; elle réapparaissait comme ayant surgi de terre. Mon cœur battait à se rompre : pouvais-je être insensible à tant de beauté? C'était l'oryx bâtard [antilope leucophea). Le poil était long et d'un gris brunâtre, excepté sous le ventre, où la robe était blanche. L'animal avait la tête haute, les oreilles allongées et pointues, les cornes massives et très-grandes; les jambes d'un noir qui allait se perdre dans le blanc des jarrets. Une crinière courte et droite, d'un brun vif, surmontait la courbe gracieuse de l'encolure, et atteignait le garrot. La queue, pareille à celle de la girafe, — une queue longue et mince, terminée par un bouquet de poil de neuf pouces de longueur, — chassait les mouches.
L'oryx était là, debout et majestueux, dans l'attitude d'un buffle qui, avant de paître, inspecte les alentours; attitude à la fois noble et défiante. Il fit un mouvement; l'herbe craqua sous ses pieds; il revint aussitôt et me regarda en face. J'étendis la
main avec précaution, pour saisir le raïfle qui était près de moi; j'armai sans bruit, et dès que la bête se détourna, je lui envoyai une balle dans l'épaule; nous étions à peine à trente pas l'un de l'autre. Elle se raina, s'arrêta un instant, chancela et pencha la tête d'un air étonné. J'allais prendre ma seconde carabine, quand un craquement se fit entendre; — j'étais toujours assis. L'oryx venait de tomber juste au bord du portefeuille qui s'étalait devant moi.
Au bruit du raïfle, mes hommes n'avaient pas même ouvert les yeux. dans ce pays-ci, un coup de feu isolé n'attire pas l'attention; — mais mon cri de joie les fit bondir. Des nègres fu-
Oryx bâtard.
rent bientôt amenés des cases voisines, et achevèrent promptement d'écorcher et de découper l'animal ; la tête seule pesait
trente-cinq livres.
Les indigènes me dirent que le magnia, c'est ainsi que les Bongos appellent celte antilope, est l'un des animaux les plus rares du district, où néanmoins il est également réparti, n'habitant pas plus tel endroit que tel autre. On le rencontre ordinairement seul et très-éloigné de tout individu de sa race. D'après ce qui m a été dit, les plus grands de l'espèce attaqueraient le chasseur, et leur colère serait aussi redoutable que celle du buffle.
A cette époque, mon chien, mon fidèle Arslane vint à mourir. Je fus pendant longtemps bien affligé de sa perte; il ne m'ava.t